Médecines complémentaires: ce que change la loi

Dernière mise à jour 09/05/12 | Article
Granulés homéopathiques
Au 1er janvier 2012, cinq médecines complémentaires ont réintégré le giron de l’assurance de base, suivant la volonté du peuple. Quelles conséquences pour les médecins et leurs patients?

Le 17 mai 2009, le peuple suisse acceptait le contre-projet du parlement à l’initiative «Oui aux médecines complémentaires», cette dernière ayant été retirée. Le texte se contente d’introduire un article constitutionnel (118a) ainsi formulé: «La Confédération et les cantons pourvoient, dans les limites de leurs compétences respectives, à la prise en compte des médecines complémentaires.» Ses effets sont pourtant conséquents: cinq de ces disciplines sont désormais remboursées et les futurs médecins devront être sensibilisés à cette problématique. Quels effets pour soignants et malades? Survol avec le professeur Eric Bonvin, directeur du Centre Hospitalier du Chablais et Chef de son département de psychiatrie. Il préside également la Commission médecine complémentaires de la Faculté de biologie et de médecine de l'Université de Lausanne.

Que se passe-t-il si je me présente au CHUV en demandant à être soigné par homéopathie?

Pr Eric Bonvin: Cette possibilité existe, certes. Mais l’hôpital est également tenu de fournir des prestations dont l’efficience (efficacité et économicité) a été démontrée. Ce qui n’est pas nécessairement le cas pour telle ou telle approche. Libre au patient, cependant, de choisir de se rendre dans un autre établissement suisse qui proposerait l’approche souhaitée.

Pour autant, l’établissement doit également s’interroger, comme fait le CHUV, sur l’efficience des pratiques alternatives qu’il propose.

Est-ce déjà arrivé?

Oui, le CHUV a par exemple produit une analyse démontrant l’efficience de l’hypnose dans le traitement des grands brûlés avant d’introduire cette pratique dans l’hôpital. Aujourd’hui, nous cherchons à déterminer son intérêt dans d’autres domaines cliniques. Par ailleurs, nous nous intéressons à la médecine chinoise et à l’acupuncture. Nous étudions actuellement les modalités d’une étude de validation, notamment dans le domaine du traitement de la douleur. Mais ces initiatives prennent du temps et nous n’escomptons en l’occurrence pas de résultats avant deux bonnes années.

Et en cabinet, que change la nouvelle législation?

Les soins de cinq médecines complémentaires (homéopathie, thérapie neurale, médecine chinoise, acupuncture et médecine anthroposophique) peuvent désormais être remboursés par l’assurance maladie de base. Mais cela uniquement s’ils sont dispensés par un médecin. Or, le nombre de médecins qui pratiquent ces approches complémentaires est relativement faible et, en tous les cas, inférieur à celui des praticiens non médecins. En Romandie, ce changement pour les patients concernera principalement l’homéopathie et la médecine traditionnelle chinoise.

Ce changement n’est cependant qu’une demi-nouveauté puisqu’il y a eu une période, entre 1999 et 2005, où ces cinq thérapies étaient déjà remboursées.

Cette modification dans l’assurance maladie est un symptôme d’une nouvelle manière de voir la médecine…

Le dialogue avec les médecines complémentaires a fondamentalement changé au cours de ces deux dernières décennies : dorénavant peu importe leurs modèles théoriques sous-jacents, seule compte leur efficacité. En ceci, l’échange suit l’évolution du monde médical qui est passé de la notion de moyens à celle de résultats. En effet, si celui-ci s’est basé durant près de deux siècles sur le principe de l’application de moyens nécessaires à soigner définis par les bases théoriques (obligation de moyen), il se fonde aujourd’hui surtout sur l’application de prestations qui ont fait la preuve de leur efficacité, et cela, indépendamment du cadre théorique sous-jacent (obligation de résultat). Ce changement de paradigme au niveau de la pratique médicale s’illustre notamment par l’introduction de la médecine par les preuves (evidence based medicine). Et c’est précisément sur de nouveau principe que s’est inspirée notre actuelle Loi sur l’assurance maladie (LAMal).

Une manière de mesurer scientifiquement l’efficacité qui doit s’appliquer aussi aux médecines complémentaires

Oui, alors qu’il y a vingt ans, on voulait démontrer l'efficacité de l’homéopathie dans son ensemble, avec sa théorie et sa vision du monde, aujourd’hui, les études ne démontrent que l’efficacité d’un remède homéopathique, dans certains cas et dans certaines indications très précises. Le procédé est analogue pour un point d’acupuncture ou une plante en phytothérapie.

Du coup, ouvrira-t-on une école d’homéopathie où l’on apprendra à utiliser uniquement les  médicaments «validés» expérimentalement? Ne remboursera-t-on que ces remèdes homéopathiques-là? Cette évolution pose de nouvelles questions à tous les acteurs concernés et ne seront pas évidentes à gérer.

Un autre effet de la nouvelle loi est l’introduction d’un enseignement de médecine complémentaire obligatoire pour les médecins

A la Faculté de Médecine de Lausanne, nous avons trois axes. Nous informons les étudiants sur ces pratiques et leur permettons de s’orienter vers ces approches s’ils le souhaitent. Nous attirons leur attention sur l’incidence que la médecine complémentaire peut avoir sur les traitements existants, les remèdes phytothérapeutiques peuvent ainsi avoir des interactions avec certains médicaments. Enfin, il s’agit d’introduire la prise en compte du phénomène de pluralisme médical dans la relation médecin-malade. Quelle que soit leur spécialité ou leur pratique, ils devront y faire face. Et cela s’applique aussi aux médecines complémentaires. Les étudiants médecins d’aujourd’hui, s’ils choisiront de pratiquer de l’homéopathie ou de l’acupuncture, seront également confrontés à des patients qui iront voir un guérisseur ou un éminent spécialiste de la faculté.

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