Les troubles chroniques de l’intestin se répandent

Dernière mise à jour 04/07/13 | Article
Les troubles chroniques de l’intestin se répandent
Il existe des troubles dont on souffre sans oser en parler. Des maux invisibles pour l’entourage, dont les conséquences peuvent sembler humiliantes.

De quoi on parle?

Les faits

Le compositeur lausannois Version F (de son vrai nom Frédéric Joly) a créé en 2010 l’association Hope & Music, qui a pour but d’utiliser la musique à des fins humanitaires. Il prépare un album baptisé «Music 4 Better» pour soutenir la recherche sur la maladie de Crohn, dont il souffre, et les autres inflammations intestinales chroniques. Sortie prévue pour 2015.

C’est le cas des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) – la maladie de Crohn et la colite ulcéreuse – qui s’accompagnent souvent de diarrhées. Un sujet tabou. Pourtant, une personne sur 500 en Suisse souffre de l’une ou de l’autre, et les deux sont en constante progression. «Entre 1960 et 2000, constate Pierre Michetti, gastroentérologue à Lausanne et conseiller scientifique de l’Organisation européenne de Crohn et des colites, le nombre de cas a été multiplié par quatre.» Ces pathologies apparaissent généralement entre 15 et 25 ans mais, dans ce domaine aussi, la situation évolue: «On a l’impression que la population concernée rajeunit», constate-t-il.

Les pays du Nord plus touchés

Les pays industrialisés sont les premiers concernés car ces maladies sont favorisées par le mode de vie occidental, notamment l’hygiène excessive, qui influe sur la flore intestinale et favorise les dérèglements du système immunitaire. D’ailleurs, les villes sont plus affectées que les campagnes – dans la population vaudoise, «on a vu plus de cas à Lausanne qu’à Moudon», reprend le spécialiste. Il est vrai qu’en milieu rural, les enfants sont plus fréquemment exposés à des vers et autres parasites «qui semblent avoir un effet protecteur sur la maladie». Autre distinction: les régions du nord de la planète sont davantage touchées que celles du sud. «En Europe, il y a plus de cas en Scandinavie qu’en Espagne, et en Amérique du Nord, plus au Canada qu’en Floride.» Cela serait dû au déficit de soleil, qui empêche les habitants de ces pays du Nord de synthétiser la vitamine D, laquelle aurait un effet bénéfique sur les maladies.

La génétique joue aussi un rôle dans l’affaire. Depuis dix ans, 193 gènes prédisposant aux MICI ont été découverts, certains se retrouvant d’ailleurs dans d’autres maladies inflammatoires, comme la polyarthrite rhumatoïde ou le psoriasis. Mais savoir qui est porteur de tel gène «ne permet pas d’améliorer le pronostic», souligne le gastroentérologue.

Un «champ de bataille»

Comme leur nom l’indique, les MICI sont des inflammations de la paroi interne de l’intestin. Mais alors que la colite ulcéreuse se limite exclusivement au côlon et à sa couche interne superficielle, la maladie de Crohn est «plus vaste et plus profonde», selon Pierre Michetti, puisqu’elle affecte tout le trajet digestif, de la bouche à l’anus, et toute l’épaisseur de la paroi. Ces deux maladies sont dues à un dérèglement du système immunitaire qui doit lutter contre les bactéries de la flore intestinale qu’il devrait tolérer. Cela fait dire au spécialiste lausannois que notre système de défense «se comporte alors comme une armée dont le champ de bataille est le tube digestif».

Un tel combat fait des dégâts qui se traduisent par des poussées inflammatoires suivies de périodes de rémission qui, chez certains malades comme Frédéric Joly (lire encadré), durent parfois de nombreuses années. «C’est très variable d’une personne à l’autre», précise le médecin. Il en va de même des symptômes, qui ne sont pas ressentis par tous les malades. Dans la plupart des cas, cependant, les MICI se manifestent par des douleurs abdominales, de la fatigue et des diarrhées, souvent sanglantes dans les colites ulcéreuses. Mais aussi, chez «20 à 30% des patients, par des troubles extra-intestinaux: des douleurs articulaires, une raideur du dos, des aphtes dans la bouche, une perte de poids, notamment». Quant aux complications, elles peuvent être sévères. En cas de maladie de Crohn, peut survenir une perforation ou un rétrécissement de l’intestin, et en cas de colite, une hémorragie massive et un relâchement complet du colon allant jusqu’à la perforation. Sans compter «qu’à long terme, ces deux maladies augmentent le risque de développer un cancer du côlon».

Les troubles chroniques de l’intestin se répandent

Eteindre le feu

Il est pour l’instant impossible de s’attaquer à la racine du mal et de le guérir. En cas de poussées, «on éteint le feu», selon les termes de Pierre Michetti, en traitant l’inflammation aiguë. Puis on donne des immunosuppresseurs, qui calment le système immunitaire.

Une nouvelle étape dans le traitement a toutefois été franchie il y a une dizaine d’années avec l’apparition des «anti-TNF», de nouveaux médicaments anti-inflammatoires efficaces qui agissent rapidement mais sont très coûteux.

Le gastroentérologue espère maintenant beaucoup de la mise sur le marché, dans les deux prochaines années, «d’anticorps de nouvelle génération», beaucoup plus spécifiques que les immunosuppresseurs actuels puisqu’ils «suppriment la réponse immunitaire uniquement dans l’intestin». En attendant un jour lointain qu’aboutisse l’une des nombreuses pistes suivies par les chercheurs qui pourrait déboucher sur le «Graal de la cure».

«Pendant la crise, j'étais hors circuit»

Cela fait de longues années que Frédéric Joly, alias Version F, vit avec la maladie de Crohn. «A 17 ans, raconte-t-il, j’ai failli mourir d’une occlusion intestinale. On m’a opéré pendant six heures et on m’a enlevé un mètre d’intestin. C’est à ce moment-là que les médecins ont diagnostiqué ma maladie, mais je l’avais peut-être depuis plus longtemps.»

Aujourd’hui âgé de 38 ans, le compositeur et réalisateur lausannois ressent plutôt de la fatigue et des baisses d’énergies que des douleurs abdominales. «J’ai de la chance, reconnaît-il, car beaucoup de gens ont des diarrhées tout le temps.» Certaines personnes ont aussi plusieurs crises par an. Lui n’en a eu qu’une, en 2002, mais «elle était énorme. Pendant un mois, j’ai eu des hémorragies digestives et des ulcères perforés. J’étais hors circuit. C’était traumatisant, je me vidais de mon sang». Mais depuis, «la maladie s’est éteinte et elle est clémente avec moi», poursuit le musicien.

Certes, son système immunitaire est affaibli et il doit prendre chaque jour de la cholesteramine, un médicament qui évite les diarrhées chroniques chez ceux qui, comme lui, n’ont plus d’iléon. Mais «avec les années, j’ai appris à vivre avec la maladie. J’ai adapté mon alimentation et je prends des suppléments de vitamines». Globalement, son affection intestinale chronique ne l’empêche donc pas de mener ses activités quotidiennes. Mais pendant longtemps, il a eu «honte» d’être atteint de cette maladie qui «touche les intestins et oblige à aller souvent aux toilettes. On n’a pas envie de donner cette image de soi, surtout quand on est artiste.» Ce n’est qu’en créant l’association Hope & Music et en lançant son projet d’album «Music 4 Better» qu’il a osé en parler. «Utiliser la musique donne à la maladie une certaine fraîcheur et permet d’en avoir une approche plus dynamique.»

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