Les smartphones favorisent-ils les infections nosocomiales?

Dernière mise à jour 04/03/20 | Article
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Des poches des blouses blanches aux tables de chevet des patients, les téléphones portables sont omniprésents à l’hôpital. Souvent accusés d’être porteurs de nombreux germes, sont-ils si dangereux?

On ne compte plus les publications scientifiques qui se sont intéressées aux germes présents sur les téléphones portables. Et pour cause, l’expérience ne nécessite pas de grands moyens: il suffit d’appliquer leurs écrans sur un milieu de culture quelques secondes, puis d’attendre que les bactéries se développent. Et les résultats sont le plus souvent saisissants. Bactéries et virus pulluleraient sur nos chers smartphones qui seraient même «plus sales qu’un siège de toilette»! Récemment, une étude brésilienne montrait que la moitié des portables d’étudiants en filières de soins (médecine, pharmacie, soins infirmiers…) recelaient des staphilocoques dorés. D’autres travaux ont mis en évidence la présence de souches bactériennes résistantes aux antibiotiques.

A l’heure où la lutte contre les infections nosocomiales et l’antibiorésistance est devenue la priorité des centres hospitaliers, les téléphones portables désormais omniprésents dans les hôpitaux sont-ils l’ennemi numéro un?

Un cheval de Troie

Les maladies nosocomiales et leurs complications représentent un réel enjeu de santé publique. «C’est une cause majeure de mortalité infectieuse, mais on manque de chiffres précis et le problème reste globalement sous-estimé», constate le Dr Nadim Cassir, spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital Nord, Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM). Pour le spécialiste, qui mène une étude sur l’usage des portables au bloc opératoire, le smartphone est pour les microbes un «cheval de Troie», mais au même titre que les stéthoscopes, les claviers ou les fourres plastiques des dossiers patients. Un point de vue que partage le Pr Didier Pittet, chef du Service de prévention et contrôle de l’infection aux Hôpitaux universitaire de Genève (HUG): «Le téléphone est un élément de l’environnement et il serait surprenant qu’il ne soit pas contaminé. Les microorganismes font partie de notre quotidien. Donc si l’on cherche, il est évident que l’on trouvera des bactéries sur les portables, y compris des staphylocoques dorés puisque 20% de la population est porteuse de cette bactérie.»

Les portables sont donc bel et bien contaminés par de multiples bactéries et sans doute bien des virus, mais de là à les rendre responsables d’infections nosocomiales, il y a un pas qu’il s’agirait de ne pas franchir trop vite, préviennent les infectiologues. «Il y a déjà eu des épidémies qui ont été reliées à des objets présents dans l’environnement des patients, par exemple des brassards de tensiomètres, mais à ma connaissance, il n’a pas encore été rapporté d’épidémie en lien avec des téléphones portables», souligne Didier Pittet. Par ailleurs, les smartphones présentent de nombreux avantages en milieu hospitalier. Ils ont permis d’améliorer la communication entre les soignants et sont une source d’informations majeure qui évite d’avoir dans les poches des objets en plastique (fiches, réglettes…) qui constituaient autant de surfaces contaminées.

Les mains, toujours les mains

Manipuler un téléphone portable n’est pas un danger en soi, mais peut le devenir selon son état de santé ou celui de la personne que l’on touche. Etre immunodéprimé ou présenter des plaies constitue bien entendu une brèche pour les pathogènes. Mais ces contaminations croisées sont avant tout une question d’hygiène des mains. «Les bactéries ne sautent sur personne, rappelle le Pr Pittet. Celles présentes sur un téléphone ne peuvent pénétrer dans un organisme – via une plaie par exemple – que si la personne ne se lave pas correctement les mains.» Or les études portant sur le comportement des soignants montrent que la friction des mains avec une solution hydro-alcoolique après avoir utilisé son téléphone, professionnel ou personnel, est très loin d’être systématique.

A l’inverse, les mains sont aussi le vecteur de contamination des téléphones. «Il y a beaucoup d’images qui circulent sur le net où l’on voit des boîtes de Pétri avec des colonies bactériennes reproduisant la forme parfaite des téléphones. Mais dites-vous que si vous posiez la paume de votre main dans la gélose, vous obtiendriez une culture de bactéries aussi impressionnante», relève avec un sourire le Dr Bruno Grandbastien, médecin adjoint au Service de médecine préventive hospitalière du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Ainsi, si certaines études ont mis en évidence des souches bactériennes d’origine fécale sur les portables, cela montre avant tout que nombreux sont encore ceux qui ne se lavent pas les mains en sortant des toilettes!

Impossible d’interdire

L’hygiène des mains est au cœur des plans de prévention des infections dans les centres hospitaliers du monde entier (lire encadré), et reste le principal levier pour limiter les contaminations, y compris via les smarphones. «Il faut rappeler les bonnes pratiques: on ne décroche pas son téléphone pendant un soin et si on doit le faire, il faut se laver les mains sitôt après avoir raccroché. Et dans l’idéal, les téléphones personnels ne devraient pas être dans les poches des soignants durant les soins», illustre le Dr Grandbastien.

Une étude menée à l’AP-HM et qui sera publiée prochainement, montre cependant que lors d’interventions chirurgicales, il peut y avoir jusqu’à huit utilisations d’un téléphone portable. «Toutes les catégories de personnel présentes peuvent être amenées à utiliser leur téléphone, majoritairement pour des raisons professionnelles (urgences, vérification de données sur internet, prise de photos de l’intervention, etc.), mais pas toujours », précise le Dr Nadim Cassir. Pour le spécialiste, il ne serait cependant pas raisonnable d’interdire l’usage des smartphones: «Ce serait très mal perçu par le personnel qui passe sa journée au bloc, au risque de conduire à des usages "en cachette" encore plus délétères. Il faut plutôt proposer des solutions pour limiter les contaminations.»

Serait-il par exemple possible de désinfecter les smartphones, comme tout autre objet, avant d’entrer dans un bloc opératoire? Les constructeurs, prudents, déconseillent l’utilisation de toute substance sur leurs appareils. Mais des études ont montré qu’un nettoyage avec une lingette sèche pouvait déjà diminuer la quantité de bactéries présentes, pour autant qu’on fasse une dizaine de passages et que l’opération soit répétée tous les jours. Des housses en plastique à usage unique pourraient aussi isoler les téléphones de l’environnement. «Fournir des téléphones professionnels à tous le personnel aurait aussi un effet positif sur les comportements en limitant les usages privés», suggère le Dr Cassir. Enfin, les patients peuvent eux aussi être actifs pour lutter contre la transmission des germes, si on leur apprend les principes de l’hygiène des mains.

L’hygiène des mains trop peu évaluée

Depuis le déploiement d’une solution hydro-alcoolique dans les centres de soins, se frictionner les mains est devenu le geste incontournable pour les soignants du monde entier. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que la friction des mains avec cette solution doit intervenir à cinq moments clés: avant de toucher le patient, avant un geste aseptique, après un risque d’exposition à un liquide biologique, après avoir touché le patient et enfin, après avoir touché l’environnement du patient.

Si ce protocole a été largement adopté, l’évaluation de son suivi reste assez approximative. «Dans l’ensemble, on manque d’indicateurs pour évaluer précisément les comportements, et la Suisse est sans doute un des pays où l’on dispose du moins de données», regrette ainsi le Pr Didier Pittet, chef du Service de prévention et contrôle de l’infection aux HUG. Comme dans beaucoup de pays, c’est à chaque établissement de mettre en place ou non des mesures de suivi. Pour le Dr Nadim Cassir, spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital Nord, Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM), se baser uniquement sur la quantité de solution hydro-alcoolique utilisée par une institution n’est pas suffisant. «Il faudrait pouvoir connaître les comportements individuels pour apporter des réponses ciblées et mieux conseiller les soignants, suggère-t-il. Tous les soignants devraient prendre conscience de l’impact possible sur les patients de leur comportement vis-à-vis de l’hygiène des mains. Nous devons travailler sur cela dès leur formation initiale.»

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Paru dans Le Matin Dimanche le 16/02/2020.

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