La douleur, chevillée au corps

Dernière mise à jour 03/04/19 | Article
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Diffuse ou localisée, parfois lancinante, souvent ravageuse et épuisante… La douleur chronique touche environ 25 à 30% de la population, selon une importante étude européenne. Pour la contrer, on préconise aujourd’hui des approches multimodales.

Invisible et pourtant si tenace. La douleur chronique met à rude épreuve ceux qui en souffrent. Il n’est pas question des maux éphémères qui s’atténuent en quelques heures après la prise d’un médicament antalgique trouvé dans l’armoire à pharmacie. On parle ici de douleurs persistant plus de trois à six mois, qui ont la particularité d’être réfractaires aux traitements antalgiques habituels et qui ont un impact important sur la vie sociale, familiale et professionnelle. La douleur chronique touche une part non négligeable de la population. En effet, selon plusieurs études épidémiologiques, sa prévalence est estimée entre 20 et 30%. Heureusement, une grande partie des personnes concernées parvient à vivre avec. Mais pour une minorité, la douleur est peu contrôlable et a, de ce fait, des répercussions importantes sur la qualité de vie.

Les hommes et les femmes sont inégaux face à la douleur

Les femmes sont réputées pour être plus résistantes à la douleur. Dans la pratique, il s’avère qu’elles consultent davantage pour ce motif. Aussi, la prévalence de la douleur chronique est significativement plus élevée chez elles. Par exemple, l’incidence de la migraine et de la fibromyalgie est nettement prédominante chez la femme. Le Dr Christophe Perruchoud, spécialiste en anesthésiologie et en traitement interventionnel de la douleur à l’Hôpital de la Tour à Genève, nous explique pourquoi: «Les hormones en seraient la cause: la progestérone et l’œstrogène sont connus pour abaisser le seuil et la tolérance à la douleur, contrairement à la testostérone qui a un effet protecteur».

Les maux de dos, de tête (migraines, céphalées de tension), les douleurs articulaires (aux épaules, genoux, hanches), inflammatoires, rhumatologiques (arthrite) ou encore neuropathiques (lésions nerveuses secondaires à un diabète, consommation excessive d’alcool ou traumatisme) sont parmi les douleurs chroniques les plus fréquentes. Après une opération, des douleurs postopératoires peuvent s’installer durablement et ce, en l’absence même de complications. La chirurgie du sein (mastectomie), du poumon (thoracotomie), du genou (pose de prothèse, notamment), ou l’opération d’une hernie inguinale sont particulièrement à risque. Le cancer aussi peut entraîner des douleurs rebelles. En particulier quand «la maladie touche des organes très innervés ou lorsque la tumeur envahit les nerfs», décrit le Dr Christophe Perruchoud, spécialiste en anesthésiologie et en traitement interventionnel de la douleur à l’Hôpital de la Tour à Genève. Les traitements anticancéreux (chimiothérapie ou radiothérapie) peuvent eux aussi provoquer des douleurs chroniques, en endommageant les nerfs. Dans d’autres situations, comme dans la fibromyalgie, ce sont les voies de transmission de la douleur qui dysfonctionnent, entraînant des douleurs diffuses dans le corps, en association avec d’autres symptômes (fatigue, troubles du sommeil, dépression).

Un phénomène complexe

Les espoirs de la neuromodulation

Certaines douleurs chroniques peuvent être combattues grâce à la neuromodulation. Actuellement en plein essor, cette thérapie regroupe différentes techniques visant à modifier l’activité du système nerveux central ou périphérique grâce à l’implantation de dispositifs tels qu’une électrode médullaire délivrant de petites impulsions électriques ou une pompe administrant un médicament directement au voisinage de la moelle épinière ou des nerfs. Pour le Dr Christophe Perruchoud, spécialiste en anesthésiologie et en traitement interventionnel de la douleur à l’Hôpital de la Tour à Genève, la neuromodulation ne devrait pas être considérée comme une option de la dernière chance. Au contraire, elle devrait être proposée avant la prescription d’opiacés à long terme ou avant une réopération: «Ces techniques ont l’avantage d’être peu invasives, réversibles et dénuées d’effets secondaires majeurs». Néanmoins, la sélection des patients et le suivi étroit de ces derniers restent indispensables pour le succès de ce type de traitement.

La douleur chronique obéit à des mécanismes complexes qui lui sont propres. En effet, contrairement à la douleur aiguë déclenchée par exemple par une brûlure ou une chute, elle n’est pas un signal d’alarme, destiné à protéger l’organisme et à favoriser sa guérison. Non, la douleur chronique est liée à un dérèglement des voies neurologiques impliquées dans la gestion de la douleur, comme l’explique le Dr Perruchoud: «Lorsque la stimulation douloureuse se prolonge, des phénomènes de sensibilisation apparaissent tant au niveau du système nerveux périphérique que central. Des situations auparavant non douloureuses peuvent le devenir, comme par exemple le simple effleurement d’un habit sur la peau. Cette sensibilisation, secondaire à des perturbations au niveau des neurotransmetteurs, permet à la douleur de persister, quand bien même le facteur irritant ou agressant, autrement dit la lésion originelle, a disparu». Et souvent, la douleur existe sans qu’on ait pu mettre en évidence un facteur déclenchant. Mais elle n’en est pas moins réelle, souligne le spécialiste: «Ce n’est pas parce que les techniques d’imagerie actuelles ne permettent pas d’objectiver la douleur qu’elle n’existe pas». Si pendant longtemps, la parole des patients était mise en doute, faute de preuves objectivables, heureusement, l’expression de la douleur est davantage prise en compte aujourd’hui: «Du moment que des douleurs sont ressenties, c’est qu’elles sont réelles», poursuit le spécialiste.

Si les mécanismes à l’origine des douleurs persistantes ne sont que partiellement élucidés, le contexte de leur survenue et les émotions (anxiété, dépression) semblent jouer un rôle primordial. «Le vécu de la douleur dépend de l’historique du patient, de son éducation et de ses ressources», assure le Dr Perruchoud. D’ailleurs, il n’y a pas une seule douleur, mais autant de sortes que d’individus. C’est pourquoi on préconise une prise en charge individualisée à l’aide d’approches multimodales. «On doit tenir compte de la globalité de la personne», insiste le spécialiste. Parmi l’éventail des traitements à disposition, il y a les mesures conservatrices (physiothérapie, hypnose, acupuncture, par exemple), les médicaments (antalgiques simples ou spécifiques, opiacés, antidépresseurs, antiépileptiques), ainsi que les techniques interventionnelles comme les infiltrations et la neuromodulation (lire encadré). Le plan thérapeutique est établi après confirmation du diagnostic et en tenant compte de ce qui peut augmenter ou diminuer la douleur. Enfin, si besoin, un soutien psychologique peut compléter la prise en charge. Le but étant d’aider le patient à mieux gérer sa douleur et à minimiser son impact sur sa qualité de vie.

Pour aller plus loin

Vous, ou un proche, êtes touché par la douleur chronique? Les éditions Planète santé consacrent un ouvrage à la question dans sa collection grand public. J’ai envie de comprendre… Les douleurs chroniques et rebelles (octobre 2018), co-écrit par Suzy Soumaille et la Dre Valérie Piguet, responsable du Centre multidisciplinaire pour l’évaluation et le traitement de la douleur aux Hôpitaux universitaires de Genève, fournit des clés de compréhension sur ce phénomène complexe et mystérieux. L’ouvrage offre aussi au lecteur des outils concrets pour mieux gérer la douleur au quotidien et redevenir ainsi acteur de sa vie. Plus d’infos sur: https://boutique.revmed.ch/

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Publié dans le supplément «Votre santé» de La Côte Hebdo en novembre 2018.

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