Ce que la phénoménologie peut apporter à la médecine

Dernière mise à jour 20/10/15 | Article
Ce que la phénoménologie peut apporter à la médecine
Le médecin scrute le corps grâce à une série de mesures physiologiques. Le scientifique, lui, l'étudie plutôt comme un être dépourvu d'esprit. Cependant ces deux conceptions du corps comme objet pourraient s’enrichir de l’intégration d’une troisième: le corps à travers ce qu’il a expérimenté, ce que la philosophie phénoménologique appelle le corps «vécu». Appliquée à la psychiatrie, cette approche plus subjective du corps est intéressante pour agir autrement sur la souffrance de certains patients.

Qu’est-ce que le corps? Est-ce une «boîte noire» d’où entrent et sortent quatre humeurs comme le pensait le médecin Galien il y a presque 2000 ans? Ou une enveloppe charnelle protégeant l’âme avant son ascension céleste, comme le décrivent certaines croyances? Les conceptions du corps ne cessent de varier en fonction de l’histoire, des cultures, des religions, des courants scientifiques et philosophiques.

De nos jours, l’approche scientifique du corps comme un ensemble d’organes animés de processus physiques et chimiques domine dans la médecine occidentale. Les scientifiques en ont déduit que le corps pouvait être étudié comme une entité distincte de l’être, une fois celui-ci séparé de l’esprit. Seul le cerveau demeure accessible pour comprendre notre psychologie. Ainsi, le corps serait un objet comme tant d’autres et l’intermédiaire indispensable à nos sens pour expérimenter le monde.

Le corps «vécu» des phénoménologues réunit corps et esprit

La phénoménologie, une pensée fondée au début du XXsiècle par le philosophe autrichien Edmund Husserl, offre une troisième forme de représentation du corps qui se base sur le vécu. D’après elle, nos conceptions sociales et scientifiques font obstacle à la saisie correcte des éléments qui nous entourent car ces théories s’intègrent petit à petit à notre rapport avec le monde, nous empêchant de le voir pour ce qu’il est.

La phénoménologie s’intéresse au corps «vécu» et non seulement à l'«objet». De la même manière que l'étude du plan d'une ville ne suffirait pas à décrire une expérience vécue dans ce lieu. Ni la lecture de l'heure sur une montre à raconter la sensation du temps qui passe.

La phénoménologie conteste trois points issus de la conception du corps de la médecine moderne. Premièrement, elle estime que le corps n’est pas un objet de connaissance comme les autres. Pour preuve, notre réaction qui diffère si notre interlocuteur ne nous regarde pas ou s’il pose son regard sur nous. Les phénoménologues y voient une différence de vécu selon que le corps est regardant (il expérimente) ou regardé (il est simple objet).

Deuxièmement, le fait de devoir extraire l’esprit du corps pour le comprendre est selon ce courant discutable. La phénoménologie préfère parler de «corps propre», une notion qui désigne l’unité esprit-corps dans son entier. Cette unité n’est pas considérée comme telle ni par les neurosciences, qui dilueraient en quelque sorte l’esprit dans les cellules nerveuses, ni par la psychanalyse, pour qui l’esprit relèverait d'un déterminisme pulsionnel, ni, enfin, par la psychosomatique qui selon la phénoménologie ne voit l’unité que dans l’action de l’esprit sur le corps.

De plus, la phénoménologie réfute l’idée que le corps soit simplement un intermédiaire dans le processus d’acquisition sensorielle de l’information. Le «corps propre» ne serait pas un baromètre du réel, mais le lieu de notre débat intérieur, de notre attachement aux choses, de notre participation affective aux événements, bref de notre non-indifférence à la vie. Nos sens ne nous donnent pas que des informations afin de cartographier notre milieu, ils nous poussent à être concernés par ce qui se passe. Ainsi, avant de voir un livre posé sur une table, à gauche de la lampe, à 78 cm du sol, nous voyons d’abord et le plus souvent une invitation à lire, ou dans certains cas une obligation de fuir. Lorsqu’on se plaint parfois de l’inexactitude de nos sens, c’est toujours parce que, secrètement, nous regrettons qu’ils n’aient pas la perfection de la machine. Or, c’est très certainement cette idée qu’il faudrait questionner selon la phénoménologie: nos sens ont-ils uniquement pour fonction de nous représenter correctement l’extérieur?

La médecine traditionnelle ne répondrait pas à toutes les souffrances

Le «corps propre» est une esquisse qui permettrait d’envisager autrement la question de la maladie et de la souffrance. Comment? Prenons l’exemple de Monsieur M., un patient qui consulte depuis plus de quinze ans pour des douleurs diffuses. Face à l’absence de résultats sur l’origine de son mal, son médecin traitant lui a dit «C’est dans votre tête», un verdict que Monsieur M. se répète à lui-même sans pour autant se sentir mieux.

Qu’est-ce que l’approche phénoménologique pourrait apporter à Monsieur M.? Si on peut s’accorder sur l’absence de lésions détectables par IRM ou scanner, il n’est pas légitime de réduire le corps du patient à son mental ou de résumer son vécu à son état cérébral. La phénoménologie permet d'aborder le corps selon un autre angle, et non comme un objet du monde, ni même une somme d'organes, mais d’abord et surtout comme le vecteur de notre exposition aux choses et aux autres. Par notre corps, qu’on le veuille ou non, nous faisons partie du jeu de la vie. Aussi, aborder un patient sous cet angle, c’est prêter attention à la manière dont la maladie bouleverse son ajustement à la vie et comment, en même temps, le corps se réorganise, plus ou moins bien, à travers cette épreuve. Comment, en dépit de la douleur et de la souffrance, il trouve aussi les ressources pour recréer de nouvelles conditions de vie.

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Référence

Adapté de «Pluralité des corps 2. Le corps vécu», Hubert Wykretowicz et Pr Friedrich Stiefel, Service de psychiatrie de liaison, Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV); Dr Michael Saraga, Centre for Medical Education, Faculty of Medicine, McGill University, Canada; Dr Céline Bourquin, Service de psychiatrie de liaison, CHUV. In Revue Médicale Suisse 2015;11:389-93. En collaboration avec les auteurs.

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