Quand le bruit nous rend malades

Dernière mise à jour 22/04/21 | Article
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Le bruit est là, partout, tout le temps. Y être exposé, même sans s’en rendre compte, peut coûter cher à notre bien-être. Le bruit impacte même notre santé à plusieurs niveaux. Des mesures pourtant simples peuvent améliorer les nuisances sonores en ville. Explications et témoignage.

Le chiffre

1 personne sur 7 est exposée durant la journée à son domicile à un bruit nuisible ou incommodant issu du trafic routier en Suisse, cela représente 1,1 million de personnes

(Source: Office fédéral de l’environnement)

Ceux qui vivent à proximité d’un axe routier ne le savent que trop bien: le bruit peut avoir un fort impact sur notre qualité de vie. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il peut aussi entraîner d’importantes répercussions sur notre santé à moyen et long terme.

Une vaste étude menée auprès de 3’700 riverains lausannois a notamment mis en évidence les conséquences sur le sommeil. En identifiant sur une carte de la ville – la plus bruyante de Suisse notamment par sa configuration géographique en pente – les cas de personnes souffrant de problèmes de somnolence durant la journée, les chercheurs du projet DecibeLaus, initié en 2016, ont pu identifier des clusters dans certains quartiers.

Ces travaux, menés conjointement par l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), ont donné lieu à des propositions visant à réduire les nuisances sonores via des aménagements urbains spécifiques.

Un impact direct sur le sommeil

Superposées au cadastre du bruit de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), les données de DecibeLaus ont mis en avant une corrélation entre exposition au trafic routier et impact sur le sommeil. «Nous avons remarqué davantage de plaintes d’endormissement durant la journée chez les habitants, et leurs voisins, de certaines zones plus particulièrement, constate le Pr Raphaël Heinzer, directeur du Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil du CHUV. La somnolence est une plainte que l’on rencontre souvent chez les patients qui nous consultent, et qui peut être problématique au quotidien.»

Dans les zones «rouges», l’exposition au bruit estimée selon un algorithme spécifique, était supérieure de 5 décibels (dB) aux zones «bleues» dans lesquelles les habitants ne souffraient pas de somnolence. «5 dB, ce n’est pas rien, ajoute Raphaël Heinzer. Cela correspond à un volume sonore multiplié par 2 ou 3.»

Avec l’habitude, le cerveau peut faire abstraction de certains sons réguliers et prévisibles (circulation routière fluide et continue par exemple), mais les « pics » de bruits sont, eux, les plus problématiques. «Ils se traduisent dans notre système nerveux par un réflexe ancestral pour faire face à une menace. L’organisme se prépare à combattre ou à fuir en augmentant sa fréquence cardiaque, sa tension artérielle, son niveau de stress, explique le Pr Idris Guessous, médecin-chef du Service de médecine de premier recours aux HUG. Si ce réflexe était nécessaire pour les hommes et femmes préhistoriques qui devaient rapidement réagir en cas de bruit suspect, pour nous, ce stress chronique cardiovasculaire sans menace est à terme néfaste».

Pas tous logés à la même enseigne

Une pandémie pas si silencieuse…

Cela ne vous a probablement pas échappé, durant le premier semi-confinement, l’absence de trafic routier, aérien et ferroviaire était frappant. Résultat, un silence ambiant seulement troublé par le passage furtif des ambulances. Pourtant, derrière cette parenthèse de calme apparent, les nuisances intra-habitat ont, elles, augmenté. Le nombre d’appels à la police pour nuisances sonores a en effet explosé en 2020, où près de deux fois plus d’appels ont été constatés par rapport aux années précédentes1. Les bruits de voisinage, travaux, fêtes, enfants… se sont soudain transformés en cauchemar. Surtout pour ceux pratiquant le télétravail. «La sensibilité est relative, et le besoin de se concentrer peut décupler un bruit anodin, le faisant paraître comme anormalement élevé», explique le Pr Idris Guessous, médecin-chef du Service de médecine de premier recours aux HUG. Les nuisances sonores ne sont donc pas toujours celles que l’on croit…

Chacun d’entre nous possède des vulnérabilités différentes. La sensibilité au bruit est très variable, tout comme la prédisposition aux troubles du sommeil. La perception que nous avons de notre sommeil peut également varier: «Il y a souvent une incohérence entre ce que le patient ressent et ce que nos collègues spécialistes du sommeil observent sur les enregistrements, constate Idris Guessous. Vous avez l’impression d’avoir très bien dormi mais on voit une multitude de micros réveils durant la nuit. Ou inversement.» À terme, que les problèmes de sommeil soient réels ou ressentis, ils entraînent des conséquences nocives sur l’organisme. «Si vous avez le sentiment de mal dormir, vous serez plus anxieux, plus inquiet, plus propice à consommer des substances, ajoute l’expert. A contrario, des micro-réveils, même si vous ne les percevez pas, entraînent des conséquences cardiovasculaires et métaboliques.»

Sur le long terme, des risques plus graves

Une cohorte nationale2 a ainsi montré une augmentation du risque d'insuffisance cardiaque, d’hypertension et d'accident vasculaire cérébral chez les personnes exposées à des niveaux élevés de bruit de circulation routière, indépendamment des autres sources de bruit. «Une augmentation de 10 dB entraîne également une augmentation de 4 % du risque d’infarctus du myocarde», détaille Raphaël Heinzer.

Plus frappants encore, les résultats d’une récente étude3 sur les nuisances aériennes. Sur près de 25’000 décès par arrêt cardiaque survenus à proximité de l’aéroport de Zurich, 3 % des cas seraient directement imputables au bruit des avions.

Le bruit s’attaque aussi à notre métabolisme et devient significativement associé à un tour de taille et un indice de masse corporel (IMC) plus élevés, ainsi qu’à un risque accru d’obésité. Un constat lié au dérèglement du rythme circadien mais aussi «aux modifications des comportements alimentaires dues au stress ainsi qu’une réduction de la tolérance du corps au glucose et de la sensibilité à l’insuline qui peuvent avoir un impact en termes de diabète notamment», explique la Dre Sophie Hoehn, cheffe de la section bruit routier à l’OFEV. Les personnes exposées à une augmentation du bruit du trafic routier voient ainsi leur risque de développer cette maladie augmenter de 35%. «C’est un véritable enjeu de santé publique qui nécessite des solutions individuelles mais surtout structurelles», conclut le Pr Guessous. On estime en effet que le seul bruit routier, ferroviaire et aérien serait responsable chaque année en Suisse de 500 décès4.

Des recours à sa propre échelle

De simples aménagements peuvent parfois suffire à atténuer le bruit extérieur. La première des choses est de créer les conditions les plus favorables possible pour un bon sommeil. Installer sa chambre à coucher dans la pièce la plus isolée, poser des isolants phoniques sur les murs, installer des rideaux et des tapis qui absorbent le bruit ou encore porter des bouchons d’oreilles peut déjà aider à réduire les nuisances. Dormir la fenêtre fermée fait également une énorme différence en atténuant le bruit extérieur de 28 dB en moyenne5. Chaque conducteur peut aussi adapter son comportement au volant pour ne pas gêner inutilement les habitants.

Malgré tout, ces mesures à l’échelle individuelle restent limitées. «Une sélection naturelle semble se mettre en place dans ces zones «rouges», note Raphaël Heinzer. Les habitants les plus sensibles au bruit déménagent rapidement.»

Pour ceux qui n’ont d’autre choix que de rester, et qui rencontrent des troubles du sommeil, la méditation et la relaxation peuvent apporter un certain soulagement. «Lorsqu’un bruit nous a empêchés de dormir plusieurs nuits de suite, la crainte qu’il survienne à nouveau peut générer une inquiétude importante qui péjore encore la qualité du sommeil, explique Idris Guessous. C’est un cercle vicieux que ces méthodes peuvent aider à désamorcer».

Des efforts développés par les villes

Canton pionnier dans la lutte contre la pollution sonore, Genève est parvenu à multiplier par 4 le nombre d’habitants protégés entre 2012 et 2018. Cela, grâce à des aménagements urbains, parois antibruit ou revêtement phonoabsorbant, qui recouvre désormais plus de 90 % des routes cantonales. À Lausanne, la municipalité s’est attelée à la limitation de vitesse dans les zones pilotes de Beaulieu et Vinet. En passant plusieurs grands axes à une limitation de 30 km/heure la nuit, une réduction des niveaux sonores moyens de 2,7 dB a été observée. « La baisse est de 4 dB pour les niveaux sonores de pointe, c’est-à-dire les zones de démarrage à un feu rouge ou les côtes, qui sont vraiment les lieux problématiques », ajoute Raphaël Heinzer. Suite à ces mesures, le confort des riverains s’en est trouvé fortement amélioré : 75 % d’entre eux ont en effet ressenti une atténuation notable du bruit.

«Chaque soir, la perspective de mal dormir m’oppressait»

Pendant six ans, Clémence* a vécu au sixième étage d’un immeuble donnant sur un carrefour conjuguant à lui seul cinq routes et deux voies de tram, tout en étant un axe prioritaire d’ambulances fonçant vers l’hôpital cantonal à toute heure du jour et de la nuit.

«Dès le premier jour dans cet appartement, j’ai su que ça allait être difficile. Il s’agissait d’un studio, conséquence: mon unique fenêtre et mon balcon donnaient tous deux sur ce terrible carrefour. Aux bruits incessants des voitures freinant puis redémarrant aux feux rouges, s’ajoutaient ceux des deux roues et les fausses accélérations si irritantes de leurs conducteurs quand ils trépignent à l’arrêt, les sirènes des véhicules d’urgence se déclenchant souvent brutalement au moment où ils traversent ce genre d’intersection et les éclats de voix le soir, la nuit… La journée, ce brouhaha a fini par se muer en bruit de fond relativement supportable, à condition de laisser la fenêtre fermée. Car je devais choisir: aérer ou pouvoir travailler, regarder la télé, parler au téléphone sans hurler. La nuit, c’était terrible. Fenêtres ouvertes comme fermées, j’étais réveillée, presque toutes les nuits. Il y avait les vrais réveils, suite auxquels je mettais parfois de longues minutes pour me rendormir, et tous les autres, qui perturbaient mon sommeil sans me réveiller complètement, mais qui m’épuisaient tout autant. Chaque soir, la perspective de mal dormir m’oppressait. Le plus difficile, c’est que ce bruit incessant est prévisible et brutal à la fois. Il peut vraiment devenir une souffrance en soi. Pour ma part, j’ai pu déménager juste avant d’en subir des conséquences trop graves. Aujourd’hui, je vis dans un appartement où règne un calme total et je savoure l’apaisement que peut procurer le silence.»

* Prénom d’emprunt

Ce qui se cache derrière les décibels…

Tour d’horizon des bruits qui nous entourent et leurs effets, plus ou moins néfastes, avec la Dre Sophie Hoehn, cheffe de la section bruit routier à l'Office fédéral de l'environnement (OFEV). 

Décibels (dB)

Moins de 20 dB

20-40 dB

 

40-60 dB

 

60-80 dB

 

80-100 dB

 

A partir de 100 dB

 

Exemple

Envol d’un papillon, vent dans les arbres

Bruissement de feuilles, conversation à voix basse

Conversation entre deux personnes, machine à laver

Trafic routier moyen, aspirateur, tondeuse

Klaxon, perceuse, moto, quad

Décollage d’un avion,

concert, marteau-piqueur

 

Ressenti

Inaudible

Calme

Audible

Fatigant

Pénible

Douloureux

Tous égaux face au bruit?

Qu’il s’agisse d’un vrombissement de moto, d’éclats de voix en pleine nuit, du cliquetis d’un ongle pianotant sur un coin de table… les exemples sont infinis et aboutissent à une certitude: non, nous ne sommes pas égaux face aux bruits qui nous assaillent. Face à un même éclat sonore, certains éprouveront de l’enthousiasme, d’autres de l’amusement ou le plus vif des agacements. Dans la balance? «Une équation mêlant notre mémoire et tous les souvenirs sonores qu’elle recèle ainsi que notre état émotionnel au moment où le bruit survient. Et bien souvent, en découle une anticipation que notre cerveau ne peut s’empêcher de réaliser, associant par exemple un claquement de portière à un cambriolage imminent si l’on a déjà vécu un tel événement», explique le Dr Stephen Perrig, neurologue et médecin adjoint au Service de pneumologie, membre de l’équipe du Centre de la médecine du sommeil des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Et chez certaines personnes, la conjugaison de ces facteurs aboutit à un état d’alerte excessif, les rendant irritables la journée et mettant en péril la qualité de leur sommeil la nuit. «Pendant le sommeil, quand nos yeux sont fermés, que notre système moteur et somatosensoriel (système captant les messages sensoriels à la surface du corps, ndlr) n’est pas sollicité, nos oreilles, elles, restent «ouvertes», et le cerveau est à l’écoute. Il ne va alors avoir ainsi de cesse de scanner et trier chaque information auditive, selon ce même prisme individuel alliant notamment état émotionnel et vécu», poursuit l’expert. Et c’est ainsi qu’un bruit passera inaperçu pour certains, mais déclenchera un réveil brutal pour d’autres. Dès lors, de jour comme de nuit, les situations peuvent être extrêmes. De là à parler de pathologie? «Même si l’agacement pour certains bruits porte aujourd’hui un nom, la misophonie, on ne la considère comme une maladie en soi, mais plutôt comme un trouble derrière lequel peut se cacher autre chose, comme un traumatisme passé ou un état de stress excessif, indique le spécialiste. Quand la gêne devient trop envahissante, il ne faut pas hésiter à consulter, surtout lorsqu’elle affecte la qualité du sommeil car les conséquences sur la santé sont pernicieuses mais bien réelles.»

_____

1. Le Matin Dimanche, 21 mars 2021.

2. Transportation noise exposure and cardiovascular mortality: a nationwide cohort study from Switzerland, 2017.

3. Does night-time aircraft noise trigger mortality? À case-crossover study on 24 886 cardiovascular deaths, 2021.

4. Short and long term effects of transportation noise exposure (SiRENE).

5. Differences between Outdoor and Indoor Sound Levels for Open, Tilted, and Closed Windows, 2018.

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Paru dans L’Illustré le 14/04/2021.

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