Jusqu’où repousser les limites du cerveau?

Dernière mise à jour 09/03/15 | Article
Jusqu’où repousser les limites du cerveau?
Le dopage pour les muscles, le bistouri pour les rondeurs, et voilà qu’arrive la neuro-amélioration pour le cerveau: un ensemble de méthodes destinées à améliorer nos capacités cérébrales. Le phénomène pose de nombreuses questions scientifiques et éthiques.

Les neurosciences peuvent-elles nous aider à développer nos capacités cérébrales, voire à en créer de nouvelles? C’est en tout cas l’objectif d’un ensemble de techniques biomédicales regroupées sous le terme de «neuro-amélioration».

Pour l’être humain, la quête de la performance physique n’est pas nouvelle. Que ce soit au moyen de l’apprentissage, d’outils d’appoint, ou de substances comme l’alcool ou le café, il a depuis longtemps cherché à repousser ses limites. «Dès l’Antiquité, les athlètes grecs mettaient des branches de romarin dans leurs cheveux et espéraient ainsi courir plus vite», sourit le bioéthicien Bernard Baertschi, de l’Université de Genève. Le progrès scientifique aidant, des méthodes de neuro-amélioration plus efficaces ont vu le jour. «Initialement développées depuis une dizaine d’années dans un but thérapeutique, elles sont désormais étudiées chez les sujets sains, note Stefano Carda, neuropsychologue au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Mais pour l’instant les résultats demeurent vagues et contradictoires», prévient le médecin.

De quelles méthodes parle-t-on? Il s’agit principalement de la prise de substances chimiques, même si on assiste aujourd’hui à l’arrivée de nouveaux outils, notamment des appareils destinés à stimuler le cerveau par des impulsions électriques.

Médicaments détournés

Parmi les molécules employées, les stimulants cognitifs ou neuro-stimulants, en particulier le Méthylphénidate, le Modafinil et les amphétamines, sont de loin les plus populaires. Le premier est plus connu sous le nom de Ritaline©, un médicament développé dans le but de soigner les troubles aigus de l’attention et de l’hyperactivité chez l’enfant. Pourtant, ses effets sur le sujet sain sont encore discutés: au mieux, un léger effet de renforcement de la mémoire à long terme a été observé chez quelques sujets. «Ce n’est pas parce qu’une molécule fonctionne chez un malade qu’elle fonctionnera chez une personne en bonne santé!», s’exclame Stefano Carda.

Quant au Modafinil, molécule initialement prescrite aux narcoleptiques pour les maintenir éveillés, elle semble plus efficace. En plus d’un effet sur l’éveil, on a observé une amélioration de plusieurs fonctions cognitives chez les sujets en privation de sommeil. Dernière classe de neuro-stimulants, les amphétamines sont connues pour consolider la mémoire, mais les résultats ne sont pas toujours reproductibles.

Mais qui utilise toutes ces molécules? Difficile à dire: seuls les Etats-Unis et l’Allemagne établissent des statistiques sur ce phénomène. «Des enquêtes ont établi qu’environ un étudiant américain sur six a déjà eu recours à des neurostimulants», signale Stefano Carda. En Allemagne, 5% des hommes salariés seraient concernés. En Suisse, une première enquête publiée en février estime qu’environ 3% des étudiants y auraient recours.

Casque cérébral

Autre méthode de neuro-amélioration: l’utilisation d’appareils qui stimulent le cerveau grâce à des champs magnétiques ou électriques. Placés sur le crâne, ils génèrent ainsi des courants électriques de faible intensité qui vont agir sur les neurones les plus superficiels du cerveau. En fonction de la fréquence à laquelle on applique les stimulations, on augmente ou on freine l’activité des neurones. La stimulation électrique, plus confortable et moins onéreuse, devrait en particulier connaître un certain essor dans les années qui viennent. Dans un article publié en automne dernier dans le quotidien britanniqueThe Guardian, le neuropsychologue Vaughan Bell entrevoit même ce qu’il nomme «la fin de l’ère Prozac»: une modération des traitements médicamenteux au profit notamment de tels appareils de stimulation.

Quoi qu’il en soit, leur application à la neuro-amélioration est déjà en marche: sur internet, plusieurs marques vendent déjà des appareils de stimulation électrique transcrânienne, et des coaches vous guident dans leur utilisation.

L’éthique en question

La neuro-amélioration soulève une multitude de questions d’ordre éthique. En France, le Comité national consultatif d’éthique vient d’émettre un rapport à ce sujet. Il rappelle notamment que, faute d’étudier les effets à long terme, on ne sait pas grand-chose des effets indésirables de ces méthodes. Ce qui n’empêche pourtant pas «d’utiliser la Ritaline© sans certitude quant à ses bénéfices, alors qu’on sait en revanche qu’elle peut provoquer des problèmes cardiaques, voire détruire des cellules cérébrales!», prévient Stefano Carda.

La question de la dépendance et de l’addiction va inévitablement se poser. La modulation des capacités de mémoire et d’apprentissage fait notamment intervenir les mêmes circuits neuronaux que ceux impliqués dans les phénomènes d’addiction aux drogues. Bernard Baertschi y voit également un possible problème d’érosion du caractère. «Si on associe une pilule à chaque difficulté, même minime, on finit par perdre notre capacité à faire face à la moindre adversité», prédit le philosophe.

Pour ses partisans, la neuro-amélioration relève de la responsabilité individuelle. On peut toutefois opposer à cet argument que les risques de coercition sont réels: on pourrait forcer certaines personnes à accepter la neuro-amélioration dans un cadre judiciaire, militaire, ou plus simplement chez des enfants dont les parents exigeraient de meilleures performances. C’était d’ailleurs un des points soulignés par la Commission nationale d’éthique pour la médecine humaine, dans une prise de position publiée fin 2011.

Neuro-améliorations personnelles et chirurgicales

On peut également améliorer ses performances cérébrales soi-même, grâce au neurofeedback. Avec un dispositif de type électroencéphalogramme (EEG), on visualise l’activité électrique de ses neurones sur un écran d’ordinateur. Il devient dès lors possible de modifier en temps réel sa propre activité cérébrale. Une étude a ainsi démontré que des ophtalmologistes se formant à la micro-chirurgie, après avoir suivi huit sessions de neurofeedback EEG, apprenaient plus rapidement la technique et opéraient plus vite que ceux qui n’avaient pas suivi de neurofeedback! Autre méthode de neuro-amélioration, la stimulation cérébrale profonde (SCP) consiste à implanter chirurgicalement des électrodes dans le cerveau, à des endroits bien précis, et à les relier à un stimulateur réglable implanté sous la peau. Utilisée depuis une trentaine d’années pour lutter contre certaines maladies neurologiques, cette méthode risquée paraissait encore inimaginable pour la neuro-amélioration il y a peu. Mais la situation va sans doute changer: une enquête menée auprès de 300 neurochirurgiens américains en 2011 a montré que 54% des répondants étaient convaincus que la SCP serait bientôt utilisée en neuro-amélioration.

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