La crise psychotique, un épisode dont on peut se relever

Dernière mise à jour 16/01/17 | Article
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Face à des stress majeurs, certaines personnes perdent momentanément le contact avec la réalité. Une prise en charge médicale rapide est utile pour éviter la chronicisation des troubles.

«Je me mentirais si je ne disais pas que je suis un génie.» «J’ai l’impression d’être trop occupé à écrire l’Histoire pour avoir le temps de la lire.» Kanye West est connu pour ses frasques et ses répliques mégalomanes. Lors de son dernier concert, le 19 novembre, ses diatribes contre Beyoncé, Jay Z et ses élucubrations politiques n’ont toutefois pas manqué d’interpeller ses fans. La star, qui visiblement n’était pas dans son état normal, a interrompu son show précipitamment. Deux jours plus tard, le chanteur a été hospitalisé pour une crise psychotique. Il s’agit d’«un état de rupture dans la manière qu’a l’individu d’interagir et de percevoir la réalité», explique le Dr Logos Curtis, responsable de l’unité de psychiatrie du jeune adulte aux Hôpitaux universitaire de Genève (HUG).

«Durant une phase aiguë, on observe une désorganisation de la pensée et du comportement de la personne», complète le professeur Philippe Conus, chef du département de psychiatrie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Mais aussi des troubles de la perception qui peuvent prendre la forme d’hallucinations auditive, visuelle, olfactive, gustative ou somatique. «Certains patients entendent des voix, se sentent porteurs d’un message ou d’une mission importante. Trahis par une perturbation de leurs sens, ils peuvent avoir l’impression de toucher ou d’être touchés alors qu’il n’y a aucun contact», illustre Philippe Conus.

Les idées délirantes peuvent prendre la forme de théories explicatives irrationnelles et illogiques par rapport aux normes auxquelles on s’attend. Elles ont parfois un caractère mystique. «Ces convictions inébranlables induisent des changements importants chez la personne», décrit le Dr Curtis. Excessives, elles peuvent encore s’exprimer par de la mégalomanie (surestimation de ses capacités) ou de la persécution, un sentiment dont semblait d’ailleurs habité le rappeur américain, quand il a évoqué Jay Z: «Je sais que tu connais des tueurs mais ne les envoie pas à mes trousses. Appelle-moi et parle-moi comme un vrai mec», aurait-il déclaré devant son public.

Surcharge et stress majeurs

Drogue et santé mentale

La consommation de drogue n’est pas sans risque pour la santé mentale si on en croit de nombreuses études. Dans la population générale, le cannabis semble diminuer les fonctions cognitives et la motivation.

«La consommation de cannabis avant 14 ans, dans la phase de remaniement architectural du cerveau qui survient à l’adolescence, augmente le risque de développer plus tard une psychose, comme la schizophrénie», prévient le professeur Conus. Les chiffres varient selon les études, mais jusqu’à 70% des patients psychotiques en consommeraient régulièrement. Or, «chez ces patients, la consommation de cannabis aggrave l’évolution et augmente le risque de rechute», déplore le spécialiste.

Comment expliquer la survenue d’une telle crise? Selon le professeur Conus, la psychose peut avoir des causes somatiques qu’il convient d’abord d’exclure: une fièvre élevée, un dysfonctionnement ou le vieillissement du cerveau, des métastases cérébrales, la prise de drogue (le LSD notamment) ou les effets rebonds d’un sevrage. Si tel n’est pas le cas, la crise psychotique relève alors de la psychiatrie. Les symptômes peuvent être soudains ou apparaître de manière progressive. Généralement, la crise psychotique survient dans un contexte de stress majeur (accumulation de difficultés, rupture, licenciement, décès, consommation de drogue, relations houleuses avec l’entourage, par exemple), «quand le psychisme ne peut plus faire face à toutes les exigences», explique le Dr Curtis.

D’après le médecin de la star, Kanye West était dans un état de grande fatigue et s’apprêtait à commémorer l’anniversaire des funérailles de sa mère décédée quelques années plus tôt. «On peut parfois voir la psychose comme un mécanisme de défense face à une réalité que l’individu considère, d’une façon ou d’une autre, comme inacceptable. Il cherche alors, au travers de ses nouvelles convictions, à lui donner un sens qui le soulage et le protège», poursuit le spécialiste.

Des facteurs génétiques et héréditaires, des traumatismes (abus sexuels durant l’enfance par exemple), la consommation de drogue, le fait de grandir dans un environnement urbain ou dans un milieu peu soutenant sont des facteurs de risque.

Consulter rapidement

Le plus souvent (dans 85% des cas), et à moins d’avoir une origine somatique, la première décompensation psychotique survient entre 15 et 25 ans. Il se peut donc que Kanye West, âgé de 39 ans, n’en soit pas à son premier épisode.

Les symptômes psychotiques peuvent être l’expression d’une schizophrénie, la psychose chronique la plus fréquente. Ils peuvent aussi se présenter dans un contexte de dépression profonde, d’épisode maniaque chez une personne souffrant de troubles bipolaires ou encore d’une crise abandonnique chez une personne borderline, par exemple. «Il se peut aussi que ce déséquilibre psychique aigu ne soit associé à aucune pathologie psychiatrique, mais lié à un épisode de stress majeur. Il sera alors unique», rassure le professeur Conus.

Face à un proche qui perd pied, il est important de consulter rapidement le médecin traitant ou de l’accompagner aux urgences psychiatriques. «Plus l’épisode psychotique est court, moins l’impact sur la vie du patient est grand et meilleur sera son pronostic», affirme le Dr Curtis. Tout dépend bien sûr de l’ampleur de la chute, mais la plupart des patients continueront à mener une vie normale. Un tiers des personnes s’en remettra complètement, un tiers aura besoin d’un soutien épisodique tandis que le restant aura besoin d’un accompagnement plus conséquent et durable.

Pour aider le patient à se reconnecter avec la réalité et avec les autres, un soutien psychosocial, psychologique et, si nécessaire, médicamenteux lui est proposé. Un travail sur les facteurs précipitants est également entrepris afin de mieux les éviter ou les maîtriser.

La psychiatrie sort des murs de l’hôpital

Intervenir directement dans le milieu naturel des patients souffrant de troubles psychiatriques: telle est la mission de l’unité de psychiatrie mobile du CHUV à travers tout le canton de Vaud. Ses équipes sont composées d’infirmiers, de médecins psychiatres et d’assistants sociaux. Elles viennent en aide aux personnes marginalisées et réfractaires aux soins. À l’inverse, elles optimisent la prise en charge de personnes coutumières des urgences et des séjours psychiatriques, qui n’arrivent pas à poursuivre leur traitement dans la durée. Ou encore, à la demande d’un tiers, elles effectuent un suivi intensif de patients dans leur milieu.

La prise en charge thérapeutique est moins frontale et moins médico-centrée qu’une approche classique, explique le Dr Stéphane Morandi, responsable de l’unité de psychiatrie mobile du CHUV: «Nous accompagnons ces personnes dans des démarches qui apportent une réponse concrète à leurs difficultés. Nous remettons sur pied, si nécessaire, leur réseau de soins. Enfin, nous privilégions une approche collaborative avec le patient et établissons un projet avec lui.»

Éprouvés aux Pays-Bas et en Angleterre, ces modèles de soins restent rares en Suisse. «Or, ils facilitent l’acceptation des soins et permettent de résoudre des situations qu’on croyait désespérées», ajoute le Dr Morandi.

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