Soins à domicile: l’offre se diversifie

Dernière mise à jour 01/12/21 | Article
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À côté des services traditionnels publics et privés, de nouveaux acteurs ne cessent d’apparaître dans le secteur des soins et de l’aide à domicile. Ils répondent à l’augmentation des besoins liée au vieillissement de la population, tout en apportant des alternatives aux organisations existantes.

Aide à la toilette et à l’habillage, pose de pansements, injection de médicaments, ménage ou encore préparation des repas, entre autres: les organisations de soins et d’aide à domicile (OSAD) apportent un soutien à toutes celles et ceux qui ont perdu tout ou partie de leur autonomie afin de leur permettre de rester dans leur logement. «En Suisse romande, nous avons une longue tradition de soins à domicile publics», constate la Pre Stéfanie Monod, médecin-cheffe au Département épidémiologie et système de santé d’Unisanté à Lausanne et ex-cheffe du Service de la santé publique du canton de Vaud. Les pouvoirs publics souhaitant favoriser le maintien à domicile, de même que les personnes concernées et leurs familles, les cantons de Genève et de Vaud, bientôt suivis par les autres cantons romands, ont donc développé chacun leur propre organisation. Toutefois, aux côtés de ces acteurs traditionnels, de nouveaux venus investissent ce secteur en pleine mutation. Désormais, des cliniques privées, des EMS, des entreprises adoptant un modèle original, des bailleurs – publics et privés – de logements adaptés et quelques autres (lire encadré) proposent, eux aussi, leurs services.

Forte croissance des besoins

Une nécessaire coordination

Les services de soins à domicile ne sont pas insensibles aux bouleversements qui agitent leur domaine d’activité et, eux aussi, évoluent. Au niveau des cantons, les nouvelles réflexions portent notamment sur la manière de mieux prendre en compte le volet social. «Si l’on veut maintenir une personne à domicile, il ne faut pas simplement lui apporter de l’aide et des soins, mais aussi l’accompagner dans la gestion administrative», souligne Lynne Thadikkaran-Salomon, cheffe de secteur du réseau de soins à la Direction générale de la santé du canton de Genève.

Il reste aussi à assurer la transmission des informations entre le médecin traitant et les soignants à domicile. C’est à ce besoin que répond le projet Coordination des soins de la personne âgée fragile (COGERIA), «qui est actuellement en phase de déploiement dans le canton de Genève. Une équipe réalise des évaluations gériatriques au domicile des patients et émet des recommandations qui, en collaboration avec le médecin traitant, devraient permettre de limiter les hospitalisations et les réhospitalisations». Par ailleurs, un nouvel outil numérique est en cours de développement: le plan de soins partagé. «Moins statique et plus interactif que le dossier électronique du patient, il sera accessible à tous les acteurs du réseau de soins qui pourront ainsi partager les informations nécessaires à la prise en charge des patients», explique Lynne Thadikkaran-Salomon. Fruit d’une démarche intercantonale, il devrait voir le jour en 2023 ou 2024.

Déjà, des entreprises comme Soins Volants (lire encadré) ont créé leur propre dossier des soins que les soignants «peuvent consulter et amender où qu’ils soient, chez eux ou au domicile des patients, et auquel le médecin traitant et l’hôpital peuvent avoir accès», précise Pakize Palan, la directrice de la structure.

Ce changement est d’abord motivé par la forte croissance des besoins. Si, parmi les bénéficiaires de soins et d’aide à domicile, on compte des personnes en situation de handicap ou souffrant de maladies chroniques sévères, les personnes âgées représentent la grande majorité d’entre eux. En 2019, selon l’Office fédéral des statistiques (OFS), les services concernés ont prodigué en Suisse près de 18 millions d’heures de soins et plus de 6 millions d’heures d’aide à 394’000 personnes, dont les trois-quarts avaient plus de 65 ans. Ces chiffres ne pourront que croître, puisque le nombre de seniors est en constante augmentation. «D’après nos projections, en 2040, il y aura presque deux fois plus de bénéficiaires de soins et d’aide à domicile qu’il y en avait en 2015, précise Stéfanie Monod. Il sera difficile de garantir l’offre de prestations, par manque de professionnels soignants essentiellement.»

D’autant qu’avec la prolongation de l’espérance de vie, «un nombre toujours plus grand de personnes âgées souffre de troubles cognitifs (maladies d’Alzheimer et autres formes de démences). Les prises en charge sont donc plus lourdes que ce qu’elles étaient il y a quelques années et nécessitent un accompagnement beaucoup plus important», souligne Lynne Thadikkaran-Salomon, cheffe de secteur du réseau de soins à la Direction générale de la santé du canton de Genève.

Le système s’est industrialisé

L’augmentation des besoins n’explique pas tout. À en croire Stéfanie Monod, le système de soins et d’aide à domicile est aujourd’hui «sous tension». Suivant en cela les autres secteurs du domaine de la santé, comme les hôpitaux, les services se sont beaucoup développés et ont grossi. «Ils sont certes devenus très efficaces mais, désormais, ils sont aussi soumis à des impératifs économiques qui exigent de la rentabilité, constate la médecin d’Unisanté. Ils se sont en quelque sorte industrialisés.» De ce fait, «ces grands systèmes ont de plus en plus de mal à répondre aux demandes des bénéficiaires et de leurs familles, qui souhaitent souvent une plus grande individualisation de la prise en charge», poursuit-elle.

Des initiatives qui favorisent l’entraide

Quartiers solidaires ou encore coopératives d’habitation: ces différentes initiatives sont fondées sur «des valeurs de solidarité, y compris intergénérationnelle, entre les habitants d’un immeuble ou d’un quartier», comme le souligne Patrick Beetschen, membre du comité de la CODHA (Coopérative de l’habitat associatif), qui construit un immeuble associatif au nord de Lausanne. Elles ne s’occupent donc pas à proprement parler de soins et d’aide à domicile, mais participent indirectement à ce secteur. «Elles accroissent, localement, le nombre de liens sociaux entre les habitants», précise Filip Uffer, ex-directeur de Pro Senectute Vaud qui a participé, il y a une vingtaine d’années, au développement des quartiers solidaires. En cas de besoin, les voisins de la personne malade ou âgée «peuvent ainsi devenir des proches aidants qui soulagent les équipes de soins et d’aide à domicile». Il en va de même du réseau caring communities suisse, communautés réunissant des personnes qui se soutiennent mutuellement dans la vie quotidienne, fondé en 2018 par le pour-cent culturel Migros.

Patrick Beetschen, qui a participé au début des années 1990 à la création des services vaudois d’aide et de soins à domicile (CMS) lorsqu’il travaillait à l’Organisme médico-social vaudois, en est convaincu: «Le système officiel a de nombreuses qualités. Mais étant donné l’augmentation des besoins due au vieillissement de la population, il devra être complété par des initiatives d’entraide et de solidarité.»

Il est en effet parfois difficile pour les personnes âgées, et tout particulièrement pour celles qui ont des troubles cognitifs, de voir arriver chaque jour un ou une infirmière ou auxiliaire de santé différente; en outre, cela nuit à la continuité des soins. Par ailleurs, ce modèle très organisé et minuté provoque «une insatisfaction croissante chez les soignants, car le temps relationnel peine à être reconnu», remarque Stéfanie Monod. De là vient le besoin «de disposer d’organisations plus petites et plus flexibles, mais aussi de mettre en place des formes alternatives d’aide et d’accompagnement issues d’initiatives citoyennes» (lire encadré).

Il ne faut pas pour autant oublier que le secteur des soins et de l’aide à domicile représente un marché qui a de quoi attirer des prestataires de différents horizons. D’autant que depuis 2019, ceux-ci bénéficient d’un nouveau règlement de la loi fédérale sur l’assurance-maladie qui a institué un «financement résiduel». En d’autres termes, le canton prend en charge la part résiduelle de leurs prestations après déduction des montants couverts par l’assurance maladie et la contribution des patients. «Ce règlement aide les prestataires de soins à couvrir leurs coûts, commente Lynne Thadikkaran-Salomon. Cela explique notamment que de nombreux infirmiers qui travaillaient auparavant en institution se sont mis à leur compte. Ils bénéficient de ce financement résiduel, tout en pouvant organiser leur travail de façon plus souple.»

Ce secteur est donc en train de se réinventer. Au profit, on l’espère, de ses bénéficiaires. «Il est souvent difficile d’accepter qu’on a besoin de soins, conclut Stéfanie Monod. Si l’on veut bien accompagner les personnes âgées, il faut les informer des offres existantes et leur laisser choisir leur prestataire, en fonction de leurs attentes et de leurs besoins.»

Qui sont les nouveaux acteurs?

Des cliniques et des EMS qui proposent de nouveaux services aux bailleurs et associations qui construisent des logements protégés: nombreux sont les nouveaux acteurs qui se lancent dans les soins et l’aide à domicile. Quelques exemples parmi bien d’autres.

Assurer la continuité des soins de la clinique au domicile

Auparavant, les tâches étaient clairement réparties: les établissements de soins, hôpitaux et cliniques, étaient chargés des soins aigus et des interventions chirurgicales et, une fois les patients rentrés chez eux, les divers prestataires de soins et d’aide à domicile prenaient la relève. Le paysage est en train de changer. «Compte tenu de la pression constante qu’exercent les pouvoirs publics et les assureurs pour diminuer les coûts de la santé, la tendance est de diminuer la durée moyenne des séjours hospitaliers, constate Dimitri Djordjèvic, directeur général de la clinique La Source à Lausanne. Lorsqu’il s’agit de patients âgés qui ont eu de lourdes opérations et qui souffrent de comorbidités, il n’est pas facile pour nous de les renvoyer rapidement chez eux.» C’est ce qu’a incité le directeur général de l’établissement à mettre en place une nouvelle entité, La Source à domicile, qui a démarré ses activités en 2020 et assure la continuité des soins postopératoires et post-hospitalisation.

«Dans certaines spécialités, les infirmiers viennent voir les patients alors qu’ils sont encore hospitalisés pour pouvoir mieux les suivre une fois qu’ils sont chez eux», précise Benjamin Grosgojat, directeur de La Source à domicile. Cela permettrait d’assurer une bonne continuité des soins. Du fait de sa taille modeste – elle emploie trente-cinq personnes –, la nouvelle entité se veut plus flexible et agile que les organisations traditionnelles. «Cela nous permet de répondre au mieux aux demandes des patients, souligne Benjamin Grosgojat. Nous veillons à respecter leurs souhaits concernant les horaires de passage des infirmiers et des aides de soins et nous faisons en sorte qu’ils aient toujours les mêmes soignants. C’est un gage de qualité.»

De petites équipes de proximité

C’est le souci de s’adapter aux besoins des patients qui a motivé la création, en été 2018, de Soins Volants, une entreprise mandatée par les cantons de Vaud et du Valais. «Nous souhaitions aussi redonner aux soignants le plaisir d’exercer leur travail car, plus ils sont satisfaits, meilleurs sont les soins et leurs patients en bénéficient», souligne Pakize Palan, qui a cofondé la structure avec deux de ses anciens collègues cadres des CMS (Centres médicaux sociaux du canton de Vaud).

L’entreprise s’est inspirée du modèle néerlandais Buurtzorg. Créé en 2006 par un infirmier, Jos de Blok, il repose sur de petites équipes de soins de proximité qui fonctionnent sans hiérarchie. Il a maintenant supplanté le système étatique aux Pays Bas.

Au sein de Soins Volants, les équipes «ne comptent pas plus de dix à douze collaborateurs et sont complètement autonomes: elles ont chacune leurs propres horaires et leur manière de travailler», précise la directrice. Chacune d’elles emploie 80% d’infirmiers diplômés (contre 20 à 30% dans les CMS) qui, outre l’évaluation des besoins des patients et des soins médicaux délégués (pansements, injections, etc.), se chargent aussi des soins de base (toilette, lever et coucher, etc.). «Cela permet de diminuer les durées d’hospitalisation», selon Pakize Palan.

Des logements adaptés aux besoins

Une autre manière de retarder l’entrée des personnes âgées en EMS, voire de l’éviter, est de mettre à leur disposition des logements adaptés à leurs besoins. C’est dans ce but qu’ont été conçus les appartements protégés. «Les immeubles avec encadrement pour personnes âgées (IEPA), comme on les appelle à Genève, sont construits sans barrière architecturale», précise Lynne Thadikkaran-Salomon, cheffe de secteur du réseau de soins à la Direction générale de la santé du canton de Genève. En d’autres termes, ils ne comportent aucun obstacle – marches, portes étroites, etc. – susceptible d’entraver les déplacements des personnes à mobilité réduite. Que leur loyer soit libre ou subventionné, leur exploitation est financée par le canton, «ce qui permet d’offrir à leurs locataires une assistance administrative, de la sécurité – une personne assure une permanence nocturne – et des animations», explique l’experte.

Pour ce qui est des soins et de l’aide à domicile, chaque personne peut avoir recours au prestataire de son choix.

Les EMS proposent de nouveaux services

Dans certains cas, comme dans celui des logements de l’Adret pilotés par l’Association des EMS de Lancy (canton de Genève), qui dispose aussi d’un IEPA et d’une organisation de soins et d’aide à domicile, les personnes peuvent bénéficier de ces deux types de services. En outre, ces immeubles sont intergénérationnels: «Ils renferment des logements pour personnes âgées, des appartements communautaires et d’autres réservés aux étudiants qui s’engagent à faire un certain nombre d’heures de bénévolat auprès des seniors», explique Lynne Thadikkaran-Salomon. À terme, les initiateurs de ce dispositif souhaiteraient pouvoir permettre aux habitants de rester dans leur logement jusqu’à la fin de leur vie, en adaptant les prestations en fonction de leur état de santé. «Il s’agit de soins de longue durée qui font appel à des mécanismes de financement différents de ceux qui existent aujourd’hui, précise la cheffe de secteur du réseau de soins genevois. C’est en quelque sorte un EMS à domicile.»

Quant à la Fondation Silo, qui gère un EMS à Echichens (Vaud), elle a, elle aussi, diversifié ses activités depuis quelques années. Elle a construit, il y a vingt ans déjà, des logements protégés et, depuis septembre 2020, elle dispose d’un centre d’accueil temporaire où les seniors peuvent rester une journée «afin de se reposer, d’être entourés ou de recevoir quelques soins», explique le directeur, Jean-François Pasche. Un dernier bâtiment est dévolu aux courts séjours – d’une durée maximum de trente jours –, où les résidents peuvent bénéficier d’une prise en charge médico-psycho-sociale qui leur permet de récupérer avant leur retour à domicile.

Ces trois entités complémentaires, regroupées au sein d’une Structure d’accompagnement médico-social (SAMS), sont situées sur le même lieu que l’EMS. «Elles permettent d’assurer une continuité du parcours des personnes âgées», précise Valérie Genoud, responsable SAMS de la Fondation Silo. Elles n’offrent pas à proprement parler de service de soins à domicile – ceux-ci sont assurés par les CMS (Centres médicaux sociaux vaudois) ou par des prestataires privés. Toutefois, elles aussi «ont pour objectif de retarder l’entrée des personnes âgées en EMS», souligne Jean-François Pasche. Autant d’initiatives qui témoignent du fait que le secteur du maintien à domicile est en train de se réinventer.

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Paru dans Planète Santé magazine N° 43 – Décembre 2021

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