PR GÉRARD WAEBER «LA MÉDECINE INTERNE EST UNE SPÉCIALITÉ DU FUTUR»
Planète Santé: Vous avez intitulé votre leçon d’honneur du 4juin dernier «Vocation interniste». Quelle est l’origine de cette vocation?
Pr Gérard Waeber: Mon intérêt pour la médecine interne s’est développé progressivement. Lorsque j’étais étudiant, il fallait d’abord se former pendant plusieurs années en médecine interne, avant de se consacrer éventuellement à une sous-spécialité. Pour moi, cela a été l’endocrinologie-diabétologie. Ensuite, au moment de prendre des responsabilités cliniques, j’ai dû choisir une spécialité définitive. Cela supposait de se focaliser soit sur une maladie ou un organe, soit sur l’individu considéré dans sa globalité. C’est cette dernière option que j’ai retenue, tout en gardant un vif intérêt pour l’endocrinologie-diabétologie.
BIO EXPRESS
1958
Naissance à Fribourg.
1984
Diplôme de médecine de l’UNIL.
1988-1992
Formation clinique et en recherche au Massachusetts General Hospital et à la Harvard Medical School (États-Unis).
1996
Diplôme de spécialiste FMH de médecine interne et d’endocrinologie.
1997
Reçoit le Prix Cloëtta.
1999
Nommé professeur associé de l’UNIL.
2005
Nommé professeur ordinaire de l’UNIL et chef du Département de médecine du CHUV.
1eraoût 2026
Départ à la retraite.
Quelle est la différence entre les médecins internistes et les généralistes?
Nous faisons le même métier, mais dans des endroits différents. Contrairement aux spécialistes, qui sont experts dans un domaine relativement restreint, nous avons des connaissances moins pointues mais couvrant de nombreux aspects, ce qui est par ailleurs plus difficile à maîtriser. En 2015, les internistes et les généralistes ont décidé de s’unir pour créer une société unique de médecine interne générale, qui est la plus grande de Suisse, afin de défendre des intérêts communs.
Considérer la personne dans sa globalité, c’est aussi cela qui différencie la médecine interne des autres spécialités?
Oui, c’est ce que faisaient d’ailleurs déjà, dans l’Antiquité, les médecins grecs tels que Galien ou Hippocrate. Ce dernier s’intéressait à la personne dans son ensemble, mais également aux premiers aspects déontologiques de la médecine, songez au fameux serment d’Hippocrate. Il enseignait non seulement la médecine, mais aussi un savoir-être. Ce sont des valeurs que l’on retrouve aujourd’hui dans la médecine interne qui est fondée sur l’observation, le raisonnement clinique, la synthèse, la recherche et l’humilité. Concrètement, notre rôle, en tant qu’internistes, est de soigner les maladies, des plus simples aux plus complexes, de relier les symptômes, de hiérarchiser les problèmes et de coordonner les soins.
Quel serait un exemple de maladie ou de trouble typiquement du ressort de la médecine interne?
Je citerais la fatigue, sujet auquel vous et moi avons consacré un livre*. C’est l’exemple parfait d’un symptôme fréquent qui est du ressort des internistes et généralistes. En effet, il n’est pas associé à une maladie particulière, mais est un dénominateur commun à de très nombreuses situations cliniques. Celles-ci sont souvent bénignes, mais peuvent aussi être assez graves.
Parmi les faits marquants de votre parcours, il y a un projet original, la cohorte CoLaus/PsyCoLaus, dont vous êtes l’un des coorganisateurs. De quoi s’agit-il?
En 2002, un partenaire industriel s’est dit prêt à nous offrir 2millions de francs pour lancer un projet de recherche et nous a donné cinq mois pour en définir le thème et obtenir l’accord des juristes et de la commission d’éthique du CHUV. Le Pr Vincent Mooser (un ami, qui était alors responsable du Département des laboratoires du CHUV) et moi-même avons partagé nos réflexions avec les Prs Peter Vollenweider, Martin Preisig et Fred Paccaud pour finaliser l’idée de créer une cohorte représentative de la population de la ville de Lausanne. Quelque 6700 personnes ont ainsi été évaluées en détail dès 2003, puis suivies tous les cinq ans. Nous avons exploré dans le détail leur santé physique et mentale par des évaluations portant sur le sommeil, la vision, l’activité physique, la nutrition, etc., en incluant de multiples données biologiques et génétiques.
Quels étaient les axes de recherche?
Les questions principales de cette étude étaient au départ –et sont toujours– d’identifier les interactions entre les maladies cardiovasculaires et la santé mentale. À titre d’exemple, nous avons pu déterminer les relations entre les troubles du sommeil, le type de nutrition, l’excès pondéral, l’activité physique et certains aspects de la santé mentale, d’une part, et le développement d’affections cardiovasculaires, d’autre part. Au fil du temps, CoLaus/PsyCoLaus est devenu une référence mondiale. Plus de 200chercheurs dans le monde y ont déjà participé, ce qui a donné lieu à plus de 660publications scientifiques. Toujours en cours, le projet a même été à l’origine de mariages entre volontaires qui se sont connus par ce biais.
Vous avez exercé la médecine interne pendant plus de trente ans. Quelle a été son évolution?
Au cours des dernières décennies, on a assisté à une explosion des connaissances. En 1935, 360maladies étaient identifiées et, aujourd’hui, on en connaît 18000, dont 7000 sont dites rares. De ce fait, à partir des années 1990, les spécialités sont devenues extrêmement attractives pour les étudiants et les étudiantes et leur intérêt pour la médecine interne a diminué. Mais on découvre désormais que la présence des internistes et généralistes est cruciale dans le parcours d’une patiente ou d’un patient. Leur assistance est particulièrement pertinente dans la coordination des soins, l’accompagnement sur le long terme et la gestion des cas, de plus en plus complexes, en milieu hospitalier.
Quels sont les défis auxquels cette spécialité doit faire face?
Le premier est de former assez de spécialistes en médecine interne générale et de conserver ces talents. Il faut donc faire en sorte que la médecine interne soit reconnue et attrayante. Cela est difficile, parce que les spécialités sont très séduisantes. En outre, les jeunes médecins veulent souvent, de manière totalement légitime, travailler à temps partiel, ce qui complexifie la formation en milieu hospitalier. Par ailleurs, les conditions de travail se dégradent à cause du poids des charges administratives. Un autre élément est la reconnaissance financière: même si le nouveau système de tarification des médecins est plus favorable aux internistes, il reste encore moins attractif que celui de bien des spécialités. Les solutions à ces problèmes relèvent en partie du domaine politique.
Qu’en est-il de l’arrivée de l’intelligence artificielle?
Elle constitue un instrument utile, mais elle n’a pas encore fait la preuve qu’elle pouvait réellement diminuer les charges administratives. Qui plus est, étant donné l’importance de la relation humaine dans le recueil ou la restitution d’informations et le partage de décision, la présence de médecins restera nécessaire.
Vous restez donc optimiste?
Absolument, même si l’on constate que la médecine, qui était au départ généraliste, s’est fragmentée en spécialités. Aujourd’hui, on découvre que les patientes et patients ne sont pas fragmentés eux-mêmes pour autant. Si le 20e siècle a été celui des spécialistes, le 21e sera celui des médecins capables de relier les savoirs. C’est pourquoi je pense que la médecine interne est une spécialité du futur.
*J’ai envie de comprendre… La fatigue, Élisabeth Gordon, Gérard Waeber, Éd. Planète Santé, 2021
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