SANTÉ MENTALE EN SOUFFRANCE : L’AFFAIRE DE TOUS

Dernière mise à jour 07/10/26 | Article
PS62_Santé mentale
Un Suisse sur quatre souffrira d’un trouble anxieux au cours de sa vie et jusqu’à 40 % de la population connaîtra un épisode dépressif. Des chiffres témoignant d’un problème de santé publique alors que la santé mentale reste encore largement pensée comme une affaire individuelle. Face à ce constat alarmant, des pistes pour en sortir existent.

Si certains spécialistes osent parler d’une épidémie de troubles psychiques au sein de la population suisse, d’autres préfèrent rester plus prudents en évitant un terme qui fait froid dans le dos. Cependant, au-delà de la sémantique, les milieux concernés par la santé mentale sont unanimes : les citoyens et les citoyennes ne vont pas bien. Selon le rapport national sur la santé 2025 de l’Observatoire suisse de la santé (Obsan), environ 20 à 40 % des personnes vivant en Suisse remplissent une fois au cours de leur vie les critères d’une dépression, une personne sur quatre ceux d’un trouble anxieux et une sur six ceux d’une dépendance à une substance. « La prévalence de ces affections a augmenté ces dix dernières années. Il faut cependant admettre que les maladies psychiques sont aujourd’hui moins stigmatisées que par le passé. Les personnes concernées sont donc plus enclines à demander de l’aide, ce qui fait aussi grimper les chiffres », explique le Pr Stefan Kaiser, médecin-chef du Service de psychiatrie adulte des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

ACCENTUER LA PRÉVENTION CHEZ LES JEUNES : L’EXEMPLE DU CANTON DE VAUD

En juin dernier, le canton de Vaud a annoncé qu’il allait intensifier ses efforts en matière de promotion de la santé chez les jeunes. Il a ainsi mis sur pied une stratégie cantonale pour la période 2026-2030 qui se déploie selon quatre axes prioritaires : le soutien à la parentalité (petite enfance), l’usage des écrans et des réseaux sociaux, la vie affective, relationnelle et sexuelle ainsi que la santé mentale. Ce plan est mené conjointement par le Département de la jeunesse, de l’environnement et de la sécurité (DJES), le Département de l’enseignement et de la formation (DEF) et le Département de la santé et de l’action sociale (DSAS). « Cette coordination permet d’être plus efficace sur le terrain. En ce qui concerne l’axe de la santé mentale, le but est d’éviter les décrochages scolaires et de limiter le recours à des traitements médicaux. La plupart des jeunes vont bien, mais ceux qui expriment un mal-être ont un ressenti très négatif. La dépression et les troubles anxio-dépressifs sont en augmentation », explique Raphaël Gerber, directeur général adjoint de la Direction psychologie psychomotricité logopédie en milieu scolaire rattachée au DEF.

Plusieurs ateliers sont d’ores et déjà organisés dans les gymnases et les écoles professionnelles. « L’atelier Stop suicide en est un exemple. Pendant 90 minutes, deux intervenants proposent un espace d’échanges, en présence de l’enseignant, pour briser les idées reçues sur cette thématique, valoriser l’entraide et rappeler les ressources disponibles », explique Claire Girardet, chargée de projet en promotion de la santé mentale à l’Unité de promotion de la santé et de prévention en milieu scolaire (UPSPS). La formation des adultes encadrants est aussi au cœur des actions de cette unité. « Sensibiliser les professeurs de l’enseignement postobligatoire est indispensable pour déconstruire leur propre vision du suicide et leur donner les moyens d’aider les élèves qui se confient à eux. Mais envisager un atelier ponctuel n’a pas vraiment d’intérêt : le mieux est de faire de la prévention en santé mentale un vrai projet d’établissement », poursuit Claire Girardet. D’autres initiatives, comme Mind Matters (programme venu d’Australie et élaboré pour renforcer la santé psychique au travers d’une démarche d’établissement) ou As de cœur – Amitié, amour et sexualité sans violences (ateliers pour la prévention des violences dans les relations), sont disponibles pour les écoles qui en font la demande via Radix, la Fondation suisse pour la santé. Le dénominateur commun de toutes les actions proposées est le renforcement des compétences psychosociales des élèves (lire en page 11). « Savoir gérer ses propres émotions, disposer d’outils pour surmonter les périodes de stress, faire preuve d’empathie, développer l’estime de soi ou encore savoir dire non sont autant d’aptitudes à encourager car elles constituent des facteurs protecteurs d’une bonne santé mentale », poursuit Claire Girardet.

Et Raphaël Gerber de conclure : « Je suis optimiste quant à l’avenir de la jeunesse car elle est pleine de ressources. Elle s’investit dans des actions sociales, remplit les clubs sportifs, fait de la musique, entre autres. Il n’y a qu’à voir l’élan de solidarité qu’elle a mise en place, souvent via les réseaux sociaux, suite au drame de Crans-Montana en janvier dernier. Il faut cependant redoubler d’efforts pour celles et ceux qui ne vont pas bien, c’est un vrai enjeu de société. »

SOUS LES RADARS

Toutefois, même si se rendre chez un psychologue ou un psychothérapeute n’est plus un tabou, tout le monde ne se rue pas chez un spécialiste dès qu’il se sent déprimé ou fragilisé. « Ressentir un mal-être ne signifie pas forcément une demande de prise en charge. Les personnes consultent surtout lorsqu’elles ont un sentiment d’impasse. Des troubles peuvent donc passer sous les radars », explique le Pr Panteleimon Giannakopoulos, psychiatre et directeur de l’Office cantonal genevois de la santé. Pour améliorer la situation, l’expert insiste sur l’importance de la détection précoce, notamment sur les lieux de travail et à l’école. « Les jeunes vont particulièrement mal. Ils manquent de repères, peinent à intégrer le monde du travail, ne sont plus portés par des valeurs d’appartenance fortes, comme cela était le cas grâce à des institutions comme l’Église, l’armée ou des entreprises bénéficiant d’une forte identité institutionnelle », poursuit l’expert. La pandémie de Covid-19 a par ailleurs fortement fragilisé la jeunesse.

« Cet événement a agi comme un accélérateur d’un mal-être qui était déjà présent chez beaucoup d’adolescents. Aujourd’hui, la crise sociétale se poursuit en raison de l’angoisse climatique, de la situation socio-économique ou encore des conflits internationaux. Tout cela rend le futur incertain et donc particulièrement angoissant », ajoute le Pr Kaiser.

UN MONDE DU TRAVAIL EXIGEANT

Qu’en est-il de l’influence de l’activité professionnelle sur la santé mentale ? Un constat semble unanime : même un emploi sûr et un salaire décent ne suffisent pas toujours à éviter les troubles psychiques invalidants. « Les exigences du monde du travail sont élevées et cette culture de la performance, associée à l’hyperconnexion qu’elle implique, est évidemment délétère. La frontière entre vie privée et vie professionnelle est de plus souvent très mince », explique la docteure en psychologie sociale Andrea Pereira, directrice de l’association Minds1. Le Pr Giannakopoulos précise : « Les risques psychosociaux, comme le stress, ont un impact bien plus important sur la satisfaction au travail que les aspects physiques (à savoir les éventuels dangers inhérents à certains types d’emploi, ndlr). Selon le rapport national sur la santé 2025 de l’Obsan, 66 % des jeunes salariés genevois perçoivent un décalage entre leurs attentes et leur réalité professionnelle, notamment en matière de qualité de vie au travail. Et 60 % envisagent de quitter leur entreprise d’ici à cinq ans. » L’Obsan rapporte également que les pertes de production des entreprises suisses dues aux maladies psychiques des personnes employées avaient atteint 11,9 milliards de francs en 2022, soit 17 % de l’ensemble des pertes liées aux problèmes de santé des actives et actifs. Quant aux coûts médicaux relatifs à la prise en charge de l’ensemble de ces personnes, ils étaient de 9,5 milliards de francs. Autre chiffre éloquent de l’Obsan : 54 % des nouvelles rentes d’assurance invalidité sont liées à la détresse psychologique.

MESURES SOCIÉTALES

Face à ces constats, les spécialistes insistent sur l’importance d’actions structurelles pour améliorer le bien-être psychique de la population. « Il faut sortir d’une approche individuelle, car le problème est sociétal. Une politique de l’emploi efficace contribue à prévenir le burn-out, une planification urbaine qui propose des espaces verts favorise les liens sociaux, l’accès à une bonne éducation limite la précarité. Ce sont des exemples d’actions globales qui fonctionnent », illustre Andrea Pereira. L’association Minds propose, pour sa part, plusieurs activités comme des apéros-débats pour parler de santé mentale sans tabou, des ateliers pour réunir les professionnels de santé afin de mettre en commun leurs expériences ainsi que des cercles d’écoute pour libérer la parole. Car s’il est important d’avoir suffisamment de professionnels de santé pour aider les personnes en souffrance, cela ne suffit pas. La santé mentale ne doit pas rester une affaire d’experts, mais concerne toute la société. « L’accès aux soins est important, mais la santé et le social ne doivent pas être séparés. À titre d’exemple, une personne qui vit dans la précarité risque de souffrir de troubles psychiques, ce qui va la freiner dans sa quête d’un travail. On entre alors dans un cercle vicieux qu’il est possible d’éviter en agissant sur le contexte socio-économique », conclut le Pr Kaiser.

1 Minds-ge.ch

LES MULTIPLES ATOUTS DE LA PSYCHOTHÉRAPIE

Alors que les dépenses liées à la santé mentale progressent, les psychothérapies, en plus d’être efficaces, contribuent à éviter des coûts encore plus importants.

Chaque année, fin septembre, la population retient son souffle lors de l’annonce du Conseil fédéral concernant la – désormais traditionnelle – hausse des primes d’assurance maladie. Si ces dernières augmentent, c’est que les dépenses de santé prennent aussi l’ascenseur. Sans grande surprise, les frais inhérents aux maladies psychiques suivent la même tendance. Selon les chiffres de l’Obsan publiés dans son bulletin de février 2026, les coûts des soins rattachés aux traitements psychiatriques par exemple ont augmenté de 6,1 % en 2024 par rapport à 2023. Quant à l’Office fédéral de la santé, il précisait en 2022 que les maladies psychiques représentaient 10 % des dépenses de santé.

Dans ce contexte, peut-on enrayer cette évolution en investissant dans les psychothérapies ? Pour en avoir le cœur net, Unisanté, à Lausanne, a passé en revue un grand nombre d’études* sur le sujet dans l’optique de déterminer la rentabilité de ces prises en charge. Rappelons que, depuis 2022, les psychothérapies sont remboursées par l’assurance obligatoire des soins sur simple prescription d’un généraliste. Jacques Spycher, chargé de recherche au secteur économie et politique de santé d'Unisanté, explique la démarche : « Nous avons sélectionné 138 études, la plupart effectuées à l’étranger, pour comparer les coûts qu’engendrent les psychothérapies à ceux causés par l’absence de traitement ». Il en ressort que chaque franc investi dans une prise en charge psychothérapeutique génère des économies allant de 1,5 à 4,05 francs. Elles sont imputables à une diminution des hospitalisations, à un moindre recours aux soins ou encore à un retour au travail plus précoce et durable. « Aujourd’hui, avec la dégradation de la santé mentale des Suisses, les économies globales obtenues grâce à un recours accru à la psychothérapie sont non négligeables », conclut l’expert.

* « Le rapport coût-efficacité de la psychothérapie », Jacques Spycher, Joachim Marti, Mathéo Bourgeois, Mauricio Avendano, Unisanté 2026

 

Paru dans Planète Santé magazine N°62- Septembre 2026

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