REPENSER LES SOINS DE LONGUE DURÉE

Dernière mise à jour 24/03/26 | Article
PS60_Repenser les soins
D’ici à 2055, le nombre de personnes de plus de 65ans aura continué d’augmenter, jusqu’à représenter près d’un quart de la population. Les besoins en soins, en accompagnement social, en aides diverses vont donc être démultipliés. Comment y faire face? Des pistes s’élaborent déjà et de nombreuses autres se profilent.

L’espérance de vie à la naissance en Suisse1 est passée d’une moyenne de 40ans en 1876 à plus de 80ans actuellement. Cette augmentation est principalement liée aux progrès de la médecine. Mais ce n’est pas tout: le nombre d’années en bonne santé est aussi en hausse. Cependant, tôt ou tard, l’âge avancé amène son lot de soucis de santé, notamment de maladies chroniques qui nécessitent des traitements réguliers pendant plusieurs années. Alors que le monde des soins est déjà en sous-effectif, parvenir à répondre à la demande croissante est un véritable défi. Selon l’Office fédéral de la statistique, les seniors de plus de 65 ans représenteront 25% de la population suisse à l’horizon 2055. Quant aux 80 ans et plus, ils passeront d’un peu plus de 500000individus en 2024 à plus d’un million. Ces personnes âgées auront besoin de soins médicaux, d’aides diverses et d’accompagnement social, et ce, d’autant plus dans les cantons latins qui misent davantage sur le maintien à domicile que les régions germanophones (lire encadré).

Si vieillir chez soi coûte moins cher que de passer des années en établissement médico-social (EMS), cela requiert un dispositif important pour assurer le bien-être des seniors. «Leur demande est de pouvoir rester à la maison le plus longtemps possible, mais cela doit se faire dans de bonnes conditions, avec une prise en charge adéquate et suffisante. Le maintien à domicile requiert une multitude de compétences qui dépasse le besoin en soins et sollicite aussi fortement les proches», explique Vincent Huguenin-Dumittan, chef de service du Département de la santé, de la jeunesse et des sports du canton de Neuchâtel. Mais rester à domicile ne doit pas être une fin en soi: sans l’accompagnement nécessaire, les bénéfices réels qu’en tire la personne âgée sont limités.

EN CHIFFRES*

Le nombre de personnes ayant besoin de soins à domicile ou institutionnels devrait augmenter de 56% à l’horizon 2040.

Un infirmier ou infirmière sur trois manquera au système de santé d’ici à 2029, d’où l’importance de revaloriser le métier pour limiter la pénurie de personnel soignant.

Une augmentation de 50% de charge pour les proches aidants est estimée entre 2020 et 2050.

* Chiffres extraits du rapport «Développer les soins de longue durée pour répondre aux besoins de soins et d’accompagnement de la population âgée: un défi sans précédent», Unisanté.

FINANCEMENT HORS SOINS

Le suivi des traitements médicaux, les soins corporels, l’entretien du domicile, la préparation des repas et les déplacements constituent autant d’aspects de la vie quotidienne que les seniors peuvent avoir des difficultés à accomplir sans accompagnement. Cela requiert des ressources humaines et financières substantielles. «Le fait que tout ce qui ne relève pas du financement des soins médicaux ne soit pas remboursé par l’assurance maladie de base constitue un frein important à la coordination entre la santé et le social. Pour améliorer le maintien à domicile et répondre à la demande future, il faudra une couverture plus uniforme de toutes les prestations nécessaires, une revalorisation des métiers des soignants, une rétribution des proches aidants, ainsi que la possibilité de leur octroyer des moments de répit», explique la Dre Laurence Seematter, médecin spécialiste en santé publique à Unisanté, à Lausanne, et experte dans le domaine des personnes âgées et soins de longue durée.

DES HABITATS ALTERNATIFS POUR ÉVITER L’ENTRÉE EN INSTITUTION

Au niveau national, environ 13% des personnes de 65ans et plus reçoivent des soins à domicile. En Suisse latine, ce pourcentage avoisine les 20% et parfois le dépasse, comme dans le cas des cantons de Genève, du Jura, de Neuchâtel, du Tessin et de Vaud. Depuis les années 1990, les cantons romands misent en effet sur le maintien à domicile.

Le canton de Vaud en est un parfait exemple: 99% des seniors âgés entre 65 et 69ans vivent à domicile et à partir de 85ans, 80% habitent chez eux ou dans un logement adapté avec accompagnement. Cependant, rester chez soi n’est pas toujours la meilleure solution, surtout si la personne souffre d’isolement social ou de déclin cognitif, par exemple. Des habitats alternatifs ont donc vu le jour. Le canton de Neuchâtel a l’objectif de mettre en service 1800 appartements avec encadrement (AE) d’ici à 2030. Du côté du canton de Genève, on parle d’immeubles avec encadrement pour personnes âgées (IEPA). En terres vaudoises, les logements adaptés avec accompagnement (LADA) se développent et font partie de la politique cantonale du maintien à domicile. Dans les deux cas, ces structures dispensent des prestations médico-sociales. «Ce type de logement aide à prévenir le déclin fonctionnel, à prolonger la vie à domicile et à cultiver les liens sociaux tout en offrant des loyers abordables», explique Cathy Gornik, chargée des relations médias au Département de la santé et de l’action sociale du Canton de Vaud. En effet, vivre dans un environnement sécurisé et sans danger favorise l’autonomie de la personne âgée.

HABITATS COMMUNAUTAIRES

Le problème du logement se pose en effet pour des personnes qui ont passé des décennies au même endroit et en payant un loyer dérisoire comparativement aux barèmes actuels. «Avec le parc immobilier saturé dans les cantons de Genève et Vaud, trouver des lieux pour accueillir les seniors n’est pas simple. D’autant que ces personnes ne sont souvent pas disposées à quitter leur quartier, qui leur assure un ancrage social précieux», explique Valérie Hugentobler, codoyenne du Laboratoire de recherche (LaReSS) à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL –HES-SO). Certaines personnes âgées choisissent donc de louer une chambre à un étudiant pour une cohabitation intergénérationnelle apportant des avantages aux deux colocataires. Le senior peut alors compter sur un peu d’aide dans les tâches du quotidien, tandis que le jeune profite d’un logement spacieux et abordable. Ce type d’habitats communautaires, qui peut aussi réunir sous un même toit plusieurs seniors ou des familles et des aînés, est aussi un remède contre la solitude, voire l’isolement. «Dans le futur, il risque d’y avoir de plus en plus d’hommes et de femmes qui vivront seuls et également éloignés de leurs proches. Dans ce contexte, il est intéressant de développer des prestations de quartier et de mutualiser certaines ressources en rassemblant les logements pour seniors dans un périmètre restreint», précise Valérie Hugentobler. Vivre en IEPA, en LADA ou en communauté convient aux personnes qui n’ont pas de besoins importants en soins. Pour celles souffrant de démence ou de handicaps sévères, un autre type de logements est en train de se développer. Il s’agit d’appartements groupés médicalisés qui offrent une alternative à l’EMS.

LE RÔLE PRIMORDIAL DES PROCHES AIDANTS

Les spécialistes s’accordent à dire que sans l’investissement des proches aidants, le maintien à domicile est pratiquement impossible. Dans le canton de Vaud, deux personnes sur dix sont des proches aidantes, alors qu’à Genève ce chiffre est d’une sur trois. Dans le canton de Neuchâtel, on estime que plus de 30% des adultes apportent leur aide au moins une fois par semaine à un proche. Avec la hausse massive à venir du nombre de seniors de plus de 80 ans, les familles risquent d’être dépassées, mais aussi de devoir assumer de plus en plus de tâches. «Aujourd’hui, certains centres médico-sociaux emploient des proches aidants, car ceux-ci deviennent de facto des professionnels auprès de la personne qu’ils accompagnent. Il est primordial de les soutenir en proposant des pauses via des foyers de jour ou des placements de courte durée par exemple», poursuit Vincent Huguenin-Dumittan.

Dans une publication de 20252, des experts d’Unisanté précisent: «Les proches aidants fournissent un nombre très important de prestations, il faut aussi être prudent quant à la charge qui pèse sur eux.» Renforcer leur soutien est donc indispensable pour leur éviter un épuisement physique et psychique et il faut veiller à préserver l’équilibre fragile sur lequel repose l’aide qu’ils fournissent à leurs aînés. Le document d’Unisanté liste trois catégories d’actions pouvant améliorer la situation de ces soignants particuliers: les compensations financières, les mesures visant à les soutenir dans leur rôle (acquisition de compétences de base en soins, solutions de répit, conseils), la conciliation avec le monde professionnel.

VALORISATION DES MÉTIERS DES SOINS

Si ces mesures peuvent constituer une aide bienvenue, le système de santé ne peut cependant s’en contenter. La pénurie de personnel est une réalité à laquelle il est déjà confronté et qui va s’accroître. En réponse notamment à l’initiative fédérale «Pour des soins infirmiers forts», le canton de Vaud a ainsi lancé une campagne baptisée «InvestPro». Son but: soutenir financièrement les étudiants en soins infirmiers. Il a également revalorisé les salaires des métiers du secteur des soins. Dans le canton de Genève, des bourses d’études ainsi que des soutiens aux écoles et institutions de formation, entre autres, sont également déployés pour assurer la relève.

L’argent n’est cependant pas le seul levier que l’on peut activer pour donner envie aux jeunes d’embrasser une carrière dans la santé. «Promouvoir les métiers des soins est indispensable, tout comme fournir des encouragements en cours de formation. Former les soignants à l’évaluation clinique, à savoir l’analyse des données et de l’état du patient, est aussi une façon de rendre leur travail plus valorisant. Les discussions avec les autres professionnels, dont les médecins, deviennent alors plus faciles et moins hiérarchiques. En EMS notamment, le rôle des infirmiers et infirmières est très important. Renforcer leur capacité d’évaluation améliorerait la prise en charge des résidents», explique Sophie Chevrey-Schaller, cheffe adjointe du Service de la santé publique et responsable des institutions de soins du canton du Jura. L’idée est ainsi de donner davantage de responsabilités et d’élargir le champ d’action des équipes soignantes, une évolution bénéfique autant pour l’ensemble des professionnels que pour les patients.

Dans le canton de Vaud, le projet d’infirmières et infirmiers praticiens spécialisés (IPS) a démarré dans certains EMS en 2022. Il repose sur des compétences élargies: poser un diagnostic, prescrire des examens médicaux ou certains médicaments, entre autres. «L’objectif est de valoriser et rendre plus attractifs les métiers existants en lien avec les seniors, fidéliser les professionnels et faire émerger de nouveaux rôles ou modèles d’organisation», explique Cathy Gornik, chargée des relations médias au Département de la santé et de l’action sociale du canton de Vaud.

Même si le maintien à domicile est privilégié, les seniors risquent malgré tout de se retrouver un jour à l’hôpital ou dans une institution. «L’entrée en EMS a lieu de plus en plus tard, mais lorsque la personne y est admise, son état de santé est souvent plus fragile», explique Vincent Huguenin-Dumittan. Le canton de Neuchâtel estime qu’il aura besoin de 600 lits supplémentaires en institutions d’ici à 2035. Tandis que pour la législature 2022-2027, le canton de Vaud prévoit de rénover, créer ou moderniser 2360 lits en EMS ou en établissements psycho-sociaux médicalisés (EPSM). Quant aux besoins en personnel de soins et d’accompagnement pour les services d’aide et soins à domicile, l’Observatoire suisse de la santé (Obsan) estime qu’ils vont s’élever de 19 % en 2029 et de 30 % en 2035, par rapport aux chiffres de 2019.

La prise en charge de longue durée des personnes âgées doit tenir compte d’une multitude de facteurs, tant à domicile qu’en institution, tant au niveau médical que social, humain ou technologique. De nouvelles pratiques voient le jour pour trouver des solutions qui sortent des sentiers battus et apportent une réelle plus-value.

1Source: «Le futur de la longévité en Suisse», Département fédéral de l’intérieur.

2«Développer les soins de longue durée pour répondre aux besoins de soins et d’accompagnement de la population âgée: un défi sans précédent», Unisanté.

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