Pourrons-nous vraiment manger des insectes sans danger?

Dernière mise à jour 18/05/15 | Article
Pourrons-nous vraiment manger des insectes sans danger?
Près de deux milliards de personnes consomment régulièrement des insectes à travers le monde. En Occident cette pratique commence à être une mode. De grands projets sont en cours. Une telle alimentation présente-t-elle des risques? La réponse de l’Agence française de l’alimentation qui met en garde les personnes allergiques.

Quand les animaux mangent des insectes, on les décrit comme étant «insectivores». Toutefois, quand l’homme mange des insectes on parle plutôt d’entomophagie. Mais il faut encore distinguer l’entomophagie traditionnelle de celle, industrielle, qui pourrait se développer à court ou moyen terme. La première est très répandue dans certaines parties du monde (Afrique, Asie, Amérique latine) où elle peut faire partie de la culture alimentaire traditionnelle. La seconde est au centre du défi que représente le développement de techniques qui permettront de «nourrir la planète en 2030».

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) s’est prononcée en faveur du développement de l’élevage d’insectes à grande échelle. Pour l’heure, elle estime que les insectes complètent les régimes alimentaires d’environ deux milliards de personnes dans le monde. En Europe, ces mêmes insectes semblent bénéficier d’un engouement alimentaire croissant et plusieurs projets industriels et programmes de recherche se développent autour de ce secteur naissant. Ce qui ne va pas sans soulever de nombreuses questions quant à la sécurité des consommateurs.

Source de protéines abondante et bon marché

Selon les travaux de l’agence française Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) on recense aujourd’hui 2086 espèces d’insectes qui sont consommées par environ 3071 groupes ethniques dans 130 pays du monde. Dans les pays de régions tropicales, Afrique, Asie, Australie et Amérique du Sud, l’entomophagie était traditionnellement développée dans les populations rurales, qui trouvaient dans les insectes récoltés dans la nature une source de protéines abondante et très bon marché. Elle a ensuite gagné les villes fréquemment surpeuplées de ces différents pays, souvent à destination des populations urbaines les plus pauvres.

Si la collecte des insectes comestibles perdure encore dans les zones rurales, elle a fait place à une industrie de production en masse d’insectes comestibles, essentiellement localisée dans les zones périurbaines. D’abord développée dans des fermes de taille modeste, cette activité de production et d’élevage d’insectes comestibles s’effectue maintenant dans des entreprises spécialisées, notamment en Thaïlande et dans d’autres pays d’Asie.

Les insectes comestibles

Les insectes les plus couramment consommés sont :

  • les larves ou adultes d’orthoptères (grillons, criquets et sauterelles) et d’hyménoptères (abeilles, guêpes et fourmis);
  • les larves de coléoptères (charançons et longicornes);
  • les chenilles et chrysalides de lépidoptères (papillons);
  • certains adultes d’isoptères (termites) ou d’hémiptères aquatiques (punaises d’eau).

Quels sont, ici, les risques sanitaires? Consommer des insectes lorsque ce geste ne constitue pas un apport traditionnel représente-t-il un danger? C’est à ces questions que viennent de répondre, en France, les spécialistes de l’Anses. L’agence vient ainsi de publier ses conclusions dans un avis relatif à «la valorisation des insectes dans l’alimentation et l’état des lieux des connaissances scientifiques sur les risques sanitaires en lien avec la consommation des insectes»(1).

Allergènes communs

C’est bien dans la perspective d’un possible développement des insectes-aliments en Europe que les spécialistes de l’Anses ont dressé «un état des lieux des connaissances scientifiques sur les risques liés à la consommation d’insectes». Dans l’avis qu’elle vient de rendre, elle fait l’inventaire des dangers potentiels véhiculés par les insectes et souligne les besoins de recherches sur cette question.

Elle recommande notamment d’établir au niveau de l’Union européenne «des listes des différentes espèces pouvant être consommées et de définir un encadrement spécifique des conditions d’élevage et de production des insectes et de leurs produits, permettant de garantir la maîtrise des risques sanitaires. Par ailleurs, les insectes et de nombreux arthropodes (acariens, crustacés, mollusques, etc.) possédant des allergènes communs, l’Anses recommande la prudence aux consommateurs présentant des prédispositions aux allergies.»

Venins, dards, rostres…

L’Anses précise que «comme tous les aliments», les insectes «peuvent véhiculer certains dangers qui doivent être maîtrisés par la fixation de normes spécifiques afin de réduire les risques potentiels liés à la consommation de ces produits».

Ces dangers sont principalement liés à des substances chimiques: venins, médicaments vétérinaires utilisés dans les élevages d’insectes, pesticides ou polluants organiques présents dans l’environnement ou l’alimentation des insectes. Ils peuvent aussi être dus à des agents physiques: les parties dures de l’insecte (comme le dard, le rostre, etc.) ou à des allergènes communs à l’ensemble des arthropodes (acariens, crustacés, mollusques, etc.). Les insectes-alimentaires peuvent aussi véhiculer des parasites, des virus, des bactéries, des toxines ou encore des champignons (microscopiques). Faute d’encadrement réglementaire spécifique, rien ne permet d’assurer aux consommateurs que les risques sanitaires sont maîtrisés.

Bien-être animal

«De manière générale, comme pour les autres aliments d’origine animale ou végétale, les insectes comestibles peuvent devenir, suite à une conservation non adaptée, impropres à la consommation humaine», ajoute l’Anses. Ses experts soulignent le besoin de recherches complémentaires pour mener une évaluation complète des risques sanitaires liés à cette consommation des insectes. «Par ailleurs, le développement de telles filières de production d’insectes, depuis l’élevage jusqu’à l’abattage, doit amener à se poser la question du bien-être animal, celui-ci ayant été jusqu’à présent très peu exploré chez la plupart des invertébrés», ajoutent ces spécialistes.

En attendant la mise en place de normes spécifiques et d’un encadrement adapté, l’agence recommande «la prudence aux consommateurs présentant des prédispositions aux allergies.»

Farines contaminées

Plusieurs cas d'allergie alimentaire due à l'ingestion d'insectes ont déjà été rapportés dans la littérature médicale. Les insectes incriminés étaient le ver de farine (Tenebrio molitor), le ver de farine géant (Zophobas morio), le ver à soie (Bombyx mori), le ver de palmier (Rhynchophorus ferrugineus) ou encore le ver mopane (Gonimbrasia belina). Le «pancake syndrome» correspond à une anaphylaxie alimentaire résultant de l'ingestion accidentelle d'acariens contaminant les farines de céréales. Un cas d’allergie grave (choc anaphylactique) chez un touriste français due à la consommation de pupes de ver à soie (Bombyx mori) a été rapporté en 2008.

Il existe aussi différentes publications (en chinois), qui font référence à des réactions anaphylactiques suite à l'ingestion de pupes de ver à soie frites dans l'huile. Les spécialistes estiment qu'en Chine, chaque année, plus d'un millier de réactions anaphylactiques sont enregistrées après consommation de ces pupes rôties. Ces chiffres laissent présager que les réactions anaphylactiques aux insectes comestibles sont plus fréquentes que ne l'indiquent les très rares publications consacrées à ce sujet.

_________

 

(1) Le rapport complet de l’Anses est disponible à cette adresse: https://www.anses.fr/fr/documents/BIORISK2014sa0153.pdf

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