L’utilité de l’e-cigarette divise toujours le corps médical

Dernière mise à jour 30/04/14 | Article
L’utilité de l’e-cigarette divise toujours le corps médical
La cigarette électronique fait un tabac planétaire et continue dans le même temps à semer le doute sur son innocuité et ses ambitions.

De quoi on parle?

Le 24 mars dernier, la revue scientifique américaine JAMA Internal Medicine publiait les résultats d’une étude menée par l’Université de Californie auprès d’un millier de fumeurs. Son constat: les «vapoteurs» interrogés n’avaient pas davantage renoncé au tabac après un an de cigarette électronique que les adeptes de la seule cigarette classique. L’e-cigarette n’aiderait donc pas à arrêter de fumer. Mais l’étude est loin de faire l’unanimité, à l’heure où les données fiables manquent cruellement.

Pour évaluer son efficacité dans l’arrêt du tabac, des chercheurs de l’Université de Californie interrogeaient en novembre 2011 un millier de fumeurs par le biais d’un questionnaire en ligne. Parmi les questions: âge, nombre de cigarettes par jour et motivation d’arrêter de fumer. Un an plus tard 13,8% des fumeurs de cigarettes classiques s’étaient sevrés du tabac, contre 10,2% chez les «vapoteurs»1. Verdict: la cigarette électronique serait inefficace pour arrêter de fumer.

Sauf que plusieurs problèmes majeurs remettent en question les conclusions de cette étude, notamment le déséquilibre dans les profils représentés (88 vapoteurs contre 861 non-vapoteurs) et l’absence d’information précise sur l’usage de la cigarette électronique chez les vapoteurs (on sait seulement qu’ils l’ont utilisée au moins une fois dans les trente derniers jours). «Cette étude ne permet pas d’affirmer quoi que ce soit, estime le Pr Jean-François Etter, professeur de santé publique à l’Université de Genève et responsable de stop-tabac.ch. Les études se sont multipliées ces dernières années, mais nous manquons toujours de données fiables pour évaluer l’efficacité de la cigarette électronique dans l’arrêt du tabac.»

En attendant les résultats d’essais cliniques en cours, les professionnels peinent à ne pas voir en ce substitut un allié potentiel: «Si les patchs, gommes et autres médicaments à base de nicotine ont une efficacité avérée dans le sevrage tabagique, il est possible que la cigarette électronique puisse aider certains fumeurs», considère le Pr Jacques Cornuz, directeur de la Policlinique médicale universitaire (PMU) de Lausanne. Et pour cause: en combinant gestuelle du fumeur, production de fumée, goût de nicotine, «hit» dans la gorge, passage rapide de la nicotine dans le sang, elle aurait tout pour elle, ou presque…

«Le problème est qu’avec la cigarette électronique, les choses se sont faites à l’envers: elle est arrivée par un biais commercial et non médical basé sur des études scientifiques, explique le Dr Jean-Paul Humair, directeur du Centre d’Intervention pour la prévention du tabagisme (CIPRET) à Genève. Les études ne se font que maintenant, alors que la cigarette électronique a déjà séduit des millions de personnes!» En Suisse, 6,6% de la population l’a déjà essayée, un chiffre qui grimpe à 15,9% chez les 20-24 ans**.

La cigarette électronique est actuellement réglementée dans le cadre de la loi sur les denrées alimentaires, bien loin des mesures strictes entourant les substituts nicotiniques médicaux. Seule restriction: les liquides de recharge contenant de la nicotine ne peuvent être commercialisés en Suisse.

Il manque un cadre législatif

«Maintenant qu’elle est là, et au vu de l’intérêt qu’elle suscite, la priorité est de mettre en place un cadre législatif strict pour encadrer son usage et accélérer les études», poursuit le Pr Cornuz, à l’initiative de l’étude Delphi qui, entre septembre 2013 et février 2014, a sondé près de quarante experts nationaux en tabacologie. Leurs conclusions seront prochainement remises aux autorités fédérales, qui préparent en ce moment la nouvelle loi sur les produits du tabac. «Ces experts ont estimé que la cigarette électronique avec nicotine devait être vendue en Suisse, rapporte le spécialiste, avec l’instauration de normes claires sur sa qualité, l’introduction d’une liste restrictive de substances autorisées et une concentration maximale autorisée en nicotine. Ils ont estimé, par ailleurs, qu’elle devait faire l’objet de recherche clinique.»

Pourquoi insister sur la nicotine? «Non seulement, on sait que son utilisation à ces doses n’est pas nocive en soi, mais surtout, de par leur effet tangible, seules les cigarettes électroniques avec nicotine peuvent prétendre contrer le fléau que représente la consommation de tabac», estime le Pr Etter. Avant de rappeler: «Le tabac, à l’origine de plus de 8000 décès en Suisse chaque année, est la première cause évitable de mortalité. Toute nouvelle technologie qui permettra d’éviter aux fumeurs les produits de combustion du tabac est bonne à prendre!» C’est en effet la combustion du tabac dans les cigarettes classiques qui a les pires conséquences pour l’organisme. «Chauffées à haute température (de 800 à 900 degrés), les feuilles de tabac libèrent hydrocarbures, monoxyde de carbone et autres enzymes à l’origine de cancers, de maladies cardiovasculaires et pulmonaires, rappelle le Pr Cornuz. Parce qu’elle n’occasionne pas de combustion, on peut affirmer à 99% que la cigarette électronique est moins dangereuse que la cigarette classique. Ce n’est pas la nicotine qui cause les cancers!»

Ingérer le liquide peut entraîner la mort

Parmi les ingrédients composant les liquides de remplissage des cigarettes électroniques, la nicotine est de loin le plus à craindre. Neurotoxine puissante, elle peut être toxique, voire fatale si elle est ingérée ou très largement répandue sur la peau. «Notre première question face à une éventuelle intoxication est donc systématiquement de demander la provenance du liquide, explique le Dr Hugo Kupferschmidt, directeur du Centre suisse d’information toxicologique. Si le mélange ingéré contient de la nicotine, une prise en charge par les services d’urgence est essentielle. En cas de dose importante (0,5 à 1 mg par kilo), l’enjeu est vital.» Une dizaine d’intoxications ont été recensées en Suisse en 2013. Il est donc impératif de tenir les cartouches de recharge hors de portée des enfants.

 

Innocuité des arômes pas avérée

Reste l’inconnue majeure: l’innocuité à long terme de la cigarette électronique. Des études sont en cours pour mesurer les effets de l’inhalation du propylène glycol et des arômes qu’elle contient. Utilisés dans l’industrie alimentaire, ils ne posent pas de problème lorsqu’ils sont ingérés, mais leur risque lorsqu’ils sont inhalés reste un mystère. S’y ajoute la présence, en très petites quantités, de métaux (plomb et cadmium) et de substances toxiques dérivées du tabac (nitrosamines et formaldéhyde). «Pour l’heure, rappelle le Dr Humair, le principe de précaution s’impose donc, soit un accès déconseillé aux jeunes et aux femmes enceintes ainsi qu’une interdiction du «vapotage» dans les lieux publics afin de limiter l’exposition passive.»

Pas de «cocktails maison»!

Par souci d’une économie éventuelle ou par envie de créer leurs propres mélanges d’arômes, certains adeptes de la cigarette électronique se lancent dans la production «maison» de leur liquide de remplissage. Une pratique loin d’être anodine. «Le fait d’ajouter des huiles parfumées pour créer des arômes peut être très nocif pour les poumons. Cela peut causer une pneumonie lipidique, dont au moins un cas mortel a été rapporté», alerte le Dr Jean-Paul Humair, directeur du CIPRET-Genève.

En 2012, la Suisse comptait près de deux millions de fumeurs, 60% d’entre eux exprimaient le souhait d’arrêter de fumer. «Les moyens actuels ont des taux de réussite autour de 25%, rappelle le Pr Cornuz, avant de conclure: la cigarette électronique est-elle la solution tant attendue pour aider la démarche d’arrêter de fumer… ou une vaste supercherie?» Les études en cours pourraient dissiper l’ombre sur cette question aujourd’hui sans réponse.

Effets de la fumée sur les poumons

 

 

1. Résultats parus dans le JAMA Internal Medicine, du 24 mars 2014.

2. Résultats intermédiaires d’une enquête téléphonique menée par Addiction Suisse entre janvier et juin 2013.

En collaboration avec

Le Matin Dimanche

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