SARAH NAJJAR «DESSINER EST UN ACTE TRÈS MÉDITATIF»

Dernière mise à jour 17/06/26 | Article
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Utiliser les mille nuances de sa palette pour sonder les mystères de la mort, c’est le chemin emprunté par Sarah Najjar pour traverser le deuil et donner du sens aux drames de la vie. Autodidacte, elle a d’abord travaillé dans la diplomatie publique et la communication, puis s’est autorisée, à l’âge de 30ans, à se lancer en tant qu’illustratrice. Dans son dernier ouvrage, Prendre corps (Éd. Slatkine), elle met en lumière celles et ceux qui accompagnent la fin de vie. Un travail sensible et profond, porté par des couleurs vives, comme autant d’élans d’espoir face à l’absence.

En un mot…

Ce que vous préférez dessiner?

La nature.

Ce que vous avez du mal à dessiner?

Les moyens de transport.

Une couleur?

Turquoise.

Une personne qui vous inspire?

L’illustratrice Catherine Meurisse.

Votre dernier fou rire?

Lors d’une soirée raclette chez des amis.

Un adjectif qui vous correspond?

Il paraît que je suis têtue!

Un rêve un peu fou?

Partir en immersion dans la forêt amazonienne et raconter en dessins la vie que j’observe là-bas.

Planète Santé: Dans vos deux derniers romans graphiques, vous abordez des questions vertigineuses sur le sens de la vie, la mort, le deuil. D’où vient votre intérêt pour ces thèmes?

Sarah Najjar: Il a commencé dans le cadre de mes études universitaires, où j’ai suivi un cours d’histoire passionnant sur l’évolution des sensibilités et des pratiques autour de la mort. Ensuite, pour mon mémoire de master, j’ai mené un travail de recherche au Mexique. J’ai alors découvert une vision complètement différente de la mort, beaucoup plus assumée, colorée et festive. J’ai trouvé cette approche très inspirante.

Avez-vous été, vous-même, confrontée à des deuils?

Oui. J’ai vécu plusieurs décès violents, à des moments assez rapprochés: ceux de deux amies, puis de mon petit frère, qui était en situation de handicap. La vie m’a confrontée à la mort et j’ai pris conscience que, finalement, je ne la comprenais qu’en théorie. J’étais dans un tourbillon de pensées et d’émotions qui m’étaient inconnues. J’ai donc commencé à dessiner pour pouvoir mettre des images sur des mots que je ne trouvais pas.

Les couleurs que vous utilisez sont très vives, presque explosives, en opposition avec les thèmes que vous abordez. Est-ce volontaire?

Oui, complètement. Dans Un souffle à l’aube, l’histoire commence en noir et blanc, puis, petit à petit, les couleurs reviennent. C’est une métaphore du chemin du deuil, et cela reflétait aussi mon état intérieur. Dans Prendre corps, j’ai choisi d’aller encore plus loin dans l’usage de la couleur, en faisant l’album entièrement à l’aquarelle. C’est ma manière de ramener de la vie et de la douceur dans le deuil, afin qu’il soit plus facile à appréhender. Je trouve dommage que dans notre société, la mort soit souvent abordée de manière si sombre.

Dans Prendre corps, une responsable de cimetière affirme qu’en Suisse, «on fait tout pour que la mort soit cachée». Pourriez-vous expliciter cela?

L’historien Philippe Ariès parle de «mort interdite». Dans son ouvrage intitulé Essai sur l’histoire de la mort en Occident, il explique ce lent basculement d’une mort, qui était alors familière, à une autre, devenue inacceptable. Il nous rappelle qu’au Moyen Âge, le cimetière était un lieu de rencontres, et même de commerce et de festivités. Jusqu’au milieu du 19esiècle, les gens mouraient chez eux, dans leur lit, entourés par toute une communauté. Aujourd’hui, la fin de vie se déroule «cachée» en EMS et dans les hôpitaux, sous la supervision du personnel soignant. En quittant cette proximité avec la mort, nous avons perdu la connaissance des gestes et rituels qui l’accompagnaient.

Dans Prendre corps, vous suivez des personnes qui côtoient la mort au quotidien. Pourquoi avoir voulu mettre en lumière ces professions?

Lors du décès de mon frère, je me suis demandé: «Mais qu’est-ce qu’on fait maintenant, concrètement, avec son corps?» J’étais perdue. J’ai eu envie d’aller à la rencontre de ces professionnels pour mieux comprendre leur travail, trouver des réponses à mes questions et les retransmettre de manière ludique. Je voulais que cela puisse servir à d’autres personnes qui vivent la même chose.

Quel témoignage vous a le plus marquée?

Tous ont été assez bouleversants. Je pense notamment à une sage-femme spécialisée dans le deuil périnatal. Elle m’a montré comment elle accompagnait les couples qui viennent de perdre un enfant. Cela m’a beaucoup touchée.

BIO EXPRESS

1986

Naissance à Genève.

2012

S’installe pour deux ans aux États-Unis.

2017

Se lance en tant qu’illustratrice indépendante, après un parcours dans la communication.

2020

Autoédite son premier ouvrage «Confessions confinées».

2023

Parution de son roman graphique «Un souffle à l’aube» (Éd. Slatkine).

2025

Parution de son troisième ouvrage: «Prendre corps» (Éd. Slatkine).

Jusqu’au 10janvier 2027

Illustrations et animations murales à découvrir dans le cadre de l’exposition «Le futur, c’est quoi?» au Musée d’ethnographie de Genève.

L’art a-t-il, selon vous, des vertus thérapeutiques?

Oui. Dessiner est un acte très méditatif. Le premier décès auquel j’ai été confrontée était un suicide, et j’ai ensuite souffert d’insomnies pendant six mois. C’est ce qui m’a motivée à dessiner, pour relâcher les émotions sur le papier, à travers les couleurs et des textures, et ainsi donner forme à mes pensées. Je m’étais alors fait une promesse: si je retrouvais le sommeil, je publierais un livre à ce sujet.

Donc, vous avez retrouvé le sommeil?

Oui, mon sommeil va très bien aujourd’hui! J’ai eu un déclic à l’époque, grâce à un exercice de scan corporel. Depuis, je garde les bonnes routines mises en place: pas d’écrans dans la chambre à coucher, quelques pages d’un livre, une tisane. Cette ritualisation aide mon cerveau à comprendre que je vais bientôt dormir.

Vous pratiquez la méditation. Avez-vous recours à d’autres approches alternatives?

Oui, souvent. Les massages, environ deux fois par mois, en variant les techniques: thaï, shiatsu, tui na... Cela me permet d’être en contact avec mon corps. J’ai aussi adopté la médecine chinoise pour des problématiques spécifiques et l’ayurveda pour ses principes alimentaires. Je trouve les médecines alternatives formidables, elles devraient être valorisées davantage, surtout pour la prévention.

Quelle est votre définition de la «bonne santé»?

C’est une question difficile. Je dirais une sorte de point d’équilibre en termes de circulation dans le corps, le cœur et la tête. Être en bonne santé passe, selon moi, par des moments de «rien»: pas de tâches dans l’agenda, le téléphone portable éteint, pas de charge mentale. Je m’accorde régulièrement ces temps de déconnexion, grâce à des balades en forêt, ainsi qu’un voyage seule chaque année. Cela m’amène aussi l’inspiration pour créer. D’ailleurs, j’ai très bien vécu la période du Covid-19, qui a été très créative pour moi. C’est là qu’est né mon premier ouvrage autoédité, Confessions confinées.

Dessiner, écrire, c’est aussi laisser une trace. Quel est votre rapport à la finitude?

J’ai surtout envie de partager des histoires qui pourraient être utiles aux autres. Ce côté «reportage» m’anime. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, avec l’IA et les fake news, nous sommes presque plongés dans une fiction permanente. Comme il devient plus difficile de se raccrocher au réel, les témoignages et les informations de terrain prennent plus de valeur. C’est cet ancrage à la fois humain et authentique que j’aimerais apporter dans mon travail. Quant à ma finitude, un peu de fun: que mes cendres soient versées dans notre beau lac Léman, depuis un pédalo avec toboggan!

Que peut-on vous souhaiter pour la suite?

J’ai toujours mille projets en tête! Donc je dirais: suffisamment de temps pour les réaliser… et aussi du «rien». Du temps libre, pour continuer à respirer et à créer.

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