Couples: les neurones aiment la médiation

Dernière mise à jour 25/01/21 | Article
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Comment la médiation agit-elle sur le cerveau des couples en conflit? Pour la première fois, des chercheurs en sciences affectives de l’Université de Genève (UNIGE) ont testé ses pouvoirs, avec des résultats étonnants.

Répartition des tâches, éducation des enfants, gestion de l’argent, relations sexuelles, etc. Dans la vie de couple, les sujets de discorde sont potentiellement nombreux. S’ils sont utiles, les conflits peuvent aussi être dévastateurs, lorsqu’ils se répètent inlassablement ou qu’ils dégénèrent (lire l’encadré). Parce qu’ils révèlent nos attentes profondes, nos insatisfactions, mais aussi notre lien à l’autre, ils peuvent fortement nous affecter, et faire des victimes collatérales, par exemple les enfants. Malgré cet état de fait, très peu d’études scientifiques portent sur la résolution de conflits. «On ignore quelles sont les interventions qui marchent le mieux pour apaiser les tensions entre les êtres, mais aussi entre les nations sur le plan international», relève Olga Klimecki, chercheuse au Centre interfacultaire en sciences affectives (CISA) et à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève (UNIGE).

Partant de ce constat, l’idée est venue d’évaluer l’impact de la médiation sur la relation de couple, lorsque les partenaires sont confrontés à une situation conflictuelle. La médiation avec un tiers représente en effet l’une des voies possibles de résolution de conflit. Au-delà de la recherche d’un accord entre les parties, elle sert surtout à réduire le stress lié au désaccord, à gérer les émotions négatives (colère, frustration, peur) que fait émerger le conflit, et enfin à renforcer les émotions positives dans les interactions interpersonnelles.

Au cœur du cerveau

Mais de quelle manière la médiation agit-elle? Pour répondre à cette question, des chercheurs en sciences affectives de l’UNIGE ont pour la première fois mené une étude randomisée en double aveugle, dans laquelle 36 couples ont été invités à discuter, durant une heure, de sujets conflictuels, en présence d’un tiers. L’originalité de cette étude, qui vient de paraître dans la revue Cortex*, est d’avoir mesuré l’effet de la médiation sur le plan comportemental via des questionnaires mais aussi, et c’est nouveau, sur le plan cérébral, grâce à de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Pour des raisons éthiques, les expérimentateurs ont sélectionné des couples fonctionnels – c’est-à-dire sans gros problèmes relationnels. Comme autre condition, les partenaires, d’une moyenne d’âge de 24 ans, devaient être ensemble depuis plus d’un an et ne présenter aucune maladie neurologique ou psychiatrique.

Pour créer cette situation de conflit, chaque partenaire a dû au préalable indiquer, sur une quinzaine de propositions, les sujets qui, dans leur couple, alimentaient le plus souvent les disputes. D’autres facteurs tels que la qualité de la relation, l’intelligence émotionnelle des participants, etc., ont également été pris en compte. Puis, les volontaires se sont soumis à un examen d’imagerie avant et après la confrontation. Les IRMf effectuées avant la dispute ont montré, comme d’autres études avant elle, une signature biologique de l’amour, avec de nombreuses régions (striatum, cortex orbitofrontal, etc.) qui s’activent dans le cerveau. En effet, «lorsqu’on voit une image de l’être aimé ou qu’on pense à lui, le système de récompense, associé aux émotions positives telles que la motivation, le plaisir et l’amour, s’allume, ce qui n’est pas le cas lorsqu’on visionne une photo d’un inconnu», confirme Olga Klimecki.

La dispute!

Les participants ont ensuite été invités à échanger sur les sujets qu’ils avaient jugés problématiques. «Certains ont choisi un thème coché par les deux partenaires. D’autres ont préféré partir sur un sujet conflictuel pour l’un mais pas pour l’autre. Ça marche tout aussi bien, voire mieux», note Halima Rafi, doctorante à la Faculté de biologie et des sciences de l’éducation de l’UNIGE et première auteure de l’étude. «Malgré une légère gêne au début, les volontaires ont rapidement oublié les caméras et se sont exprimés naturellement sur les thématiques proposées», raconte Olga Klimecki, co-auteure de la publication. Dans le groupe test, le médiateur a joué son rôle activement, en cherchant à rendre le dialogue constructif entre les parties et en les aidant à trouver leurs propres solutions, sans donner son opinion. Tandis que dans le groupe contrôle, le médiateur, bien que présent, est resté passif.

Suite au conflit, «on observe une diminution de l’activation de ce réseau d’amour romantique, note la scientifique. Mais dans le groupe ayant bénéficié de la présence d’un médiateur, il y a eu une plus grande activation dans le noyau accumbens, une région clé dans le circuit de la récompense, associée aux émotions positives». Une tendance forte – mais pas encore significative – qui doit être confirmée par d’autres études. Néanmoins, elle montre que «la médiation préserve davantage le système associé à l’amour et à la récompense. Ses effets peuvent être identifiés dans le cerveau sous la forme d’une signature neuronale, une preuve plus tangible et moins manipulable», se réjouit Olga Klimecki. L’étude montre également une corrélation inédite entre le neuronal et le comportemental. En effet, les partenaires chez qui l’activation du noyau accumbens était la plus forte sont ceux qui se sont montrés les plus satisfaits à l’issue du conflit. «En plus d’être plus aptes à résoudre le conflit en raison de leur intelligence émotionnelle, les couples aidés par un médiateur se montrent plus satisfaits du contenu et du déroulement de la discussion. Ils ont en outre moins de désaccords résiduels», confirme la chercheuse. Une autre étude de l’UNIGE, en passe d’être publiée, confirme l’impact positif de la médiation sur la façon dont les couples se disputent.

Ces études offrent à la médiation une première validation scientifique. Comme ici, elle peut être utilisée à titre préventif, pour aider les couples à mieux gérer les conflits ou, si la séparation est inéluctable, à en atténuer les effets. Mais peut-elle aussi être efficace dans d’autres contextes comme l’entreprise ou sur la scène internationale? C’est une autre question de recherche à laquelle l’équipe de l’UNIGE souhaite aujourd’hui répondre…

Comment bien se disputer?

Dans un couple, les désaccords sont inévitables, comme le relève le Pr Nicolas Favez, professeur de psychologie clinique à l’Université de Genève, coresponsable de l’Unité de recherche du Centre d’études de la famille à Lausanne et auteur de L’art d’être co-parents1. «En soi, le conflit n’est pas délétère. Il est inhérent à l’existence du couple et permet de réguler nos émotions. Les couples qui ne se disputent jamais tendent à avoir un devenir plus négatif.» Il n’en reste pas moins que la façon dont la dispute se déroule est importante. Car des conflits trop fréquents, qui dégénèrent ou qui sont sans issue, peuvent dégrader la relation, parfois jusqu’à un point de non-retour. Pour que les disputes restent constructives, mieux vaut éviter certaines erreurs de communication. Conseils:

  • Éviter de critiquer l’autre et s’en tenir aux faits reprochés.
  • Face à une critique, ne pas contre-attaquer.
  • Renoncer au mépris qui attise le conflit.
  • Une attitude défensive ou le fait de rejeter toute la responsabilité sur l’autre sont peu constructifs.
  • Se souvenir que l’impassibilité est dévastatrice.
  • Vouloir absolument tomber d’accord est destructeur. Les couples qui admettent leurs désaccords ont un devenir plus positif.
  • Les gestes réparateurs après une dispute (excuses, tendresse, etc.) amortissent ses effets.

1 L’art d’être co-parents, Nicolas Favez, éditions Odile Jacob, 2020.

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* Impact of couple conflict and mediation on how romantic partners are seen : An fMRI study, Halima Rafi, François Bogacz, David Sander and Olga Klimecki, in Cortex, juin 2020.

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Paru dans Le Matin Dimanche le 06/12/2020.

  

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