Faux souvenirs: ne vous fiez pas à votre mémoire!

Dernière mise à jour 14/01/19 | Questions/Réponses
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Ils nous marquent et nous construisent: les souvenirs font partie de notre histoire personnelle. Parfois, au milieu de ces pensées authentiques se cachent des faux souvenirs. A la rencontre de notre mémoire avec le Pr Armin Schnider.

Vous vous en rappelez comme si c’était hier de ce souvenir d’enfance! Et pourtant, même si cet événement semble être ancré dans votre mémoire, il n’a peut-être jamais existé. Des faux souvenirs, nous en avons tous. Il s’agit du phénomène de la confabulation, auquel s’intéresse particulièrement le Pr Armin Schnider, médecin-chef du Service de neurorééducation aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), et professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Genève. Il est l’auteur d’un livre dédié au sujet, The Confabulating Mind*, récompensé en octobre dernier par le British Medical Association Book Awards.

   

©DR
A quoi servent les souvenirs?

Pr Armin Schnider Les souvenirs sont utiles pour vérifier le passé. Mais ils ne sont pas des photos précises. Un souvenir, c’est toujours une reconstruction qui est adaptée avec le temps. A chaque fois qu’on évoque un souvenir, on assimile le contexte du présent et on intègre de nouvelles informations. D’où l’idée que la mémoire sert avant tout à planifier son avenir, ce qui est biologiquement plus important que de se souvenir des détails du passé.

Qu’est-ce que la confabulation?

Elle est définie comme la survenue de souvenirs d’événements qui n’ont jamais eu lieu. Cependant, ces cas de confabulations fantastiques sont très rares. La majorité des faux souvenirs ont une base dans le passé. Et nous en avons tous! Lorsqu’on fait appel à un souvenir, il est réactivé puis à nouveau enregistré. Avec le temps, on intègre des informations qui n’appartiennent pas à l’événement d’origine. Les souvenirs évoluent et une bonne partie de leur contenu n’est plus correcte.

Des faux souvenirs peuvent être induits par la manière dont on pose les questions. Si à la fin d’un film, je vous demande: «A quel point était-il long?», votre estimation sera plus longue que si je vous dis «A quel point était-il court?». Cela a été testé en 1973: les réponses à la première question étaient 30% plus élevées que dans le deuxième cas. L’information était enregistrée, et le lendemain, les premiers sujets pensaient vraiment que le film durait plus (130 minutes en moyenne), et les deuxièmes moins (100 minutes en moyenne). Ce qui montre qu’on avait réussi à influencer leurs souvenirs.

Les faux souvenirs sont donc des souvenirs transformés?

Pas uniquement. On peut induire des souvenirs totalement inventés. Dans une expérience, on a demandé à des étudiants de raconter quatre histoires de leur enfance: trois événements étaient vrais, le quatrième inventé. La consigne était alors: «Vous vous êtes perdus dans un supermarché à l’âge de 5 ans. Donnez les détails». Tous ont affirmé ne pas s’en rappeler. Les chercheurs leur ont demandé d’imaginer la situation en détail. Deux semaines après, 25% d’entre eux ont indiqué qu’ils s’étaient perdus dans un supermarché quand ils avaient cinq ans. Ils avaient un souvenir de quelque chose qui n’a jamais eu lieu.

Les souvenirs sont-ils si manipulables?

Oui, et ça fonctionne particulièrement bien si le souvenir est d’emblée faible ou affaibli par le temps, et que la fausse information est plausible. Le cerveau n’a pas de moyen de différencier ces faux souvenirs des vrais, ce qui est assez inquiétant. La conviction d’un souvenir n’est pas une mesure fiable pour juger de son exactitude.

A quoi ressemble la confabulation pathologique?

Certains patients sont convaincus qu’ils ont une obligation particulière, qui en réalité appartient à leur passé. Ils pensent qu’ils viennent de faire des choses qu’ils n’ont pas faites et confondent la date et le lieu. En résumé, le patient agit sur la base de souvenirs qui n’ont pas de lien avec la réalité actuelle. Un exemple: nous avions un patient qui avait été opéré pour une rupture d’anévrisme. Il était convaincu qu’il avait un rendez-vous avec un neurochirurgien, ce qui appartenait à son passé récent. On lui a montré la cicatrice sur son crâne pour lui prouver qu’il avait déjà été opéré, mais il n’y avait rien à faire. Il a vidé son armoire pour nous montrer la convocation chez le chirurgien. Malgré le fait qu’il ne l’ait jamais trouvée, il restait dans cette conviction.

Quand vous essayez de les ramener au présent, comment réagissent les patients?

Le patient est aussi convaincu de sa réalité que vous et moi de la nôtre. Si j’essaie de vous convaincre que nous sommes en 2022, je n’y arrive tout simplement pas. C’est le même problème. La personne défend son point de vue, impossible de l’en détourner. Parfois, on arrive à lui prouver que la situation dans laquelle elle se croit n’appartient pas au présent. Mais ça ne la protège pas de retomber dans sa fausse réalité la minute d’après.

A quoi est dû ce type de confabulation?

Dans la plupart des cas, la partie antérieure du cerveau est lésée, par exemple à la suite d’une rupture d’anévrisme ou d’un traumatisme crânien. Les lésions en cause se trouvent dans le cortex orbitofrontal, qui se situe au-dessus des yeux. Cette zone fonctionne comme un filtre de la réalité. Ici, notre cerveau détermine si une pensée se réfère au présent. Cette décision se fait très vite, entre 200 et 300 millisecondes, avant même que nous nous rendions compte du contenu de ces pensées. De plus, les patients présentant ces lésions n’apprennent pas de leurs erreurs quand ils voient que leurs anticipations ne se réalisent pas. En biologie, la capacité d’apprendre de la non-réalisation d’une attente s’appelle l’extinction. C’est une capacité qui est aussi représentée dans cette partie du cerveau, où des neurones réagissent uniquement si une récompense n’arrive pas au moment attendu. On pourrait dire que ces neurones réajustent notre pensée à la réalité en cours.

Ce qui est rassurant, c’est que quasiment tous les patients reviennent un jour à la réalité. Cela indique que cette capacité à filtrer la réalité est vitale, car notre cerveau est organisé pour la remettre en place. Le mécanisme de la récupération n’est pas connu. On sait cependant que les neurones de l’extinction existent ailleurs que dans le cortex orbitofrontal, mais à moindre densité. On peut donc spéculer qu’avec le temps, ces neurones périphériques reprennent les fonctions de celles abîmées par la lésion.

Le déjà-vu, une hyperfamiliarité du présent

Nous avons tous déjà éprouvé cette sensation: l’impression d’avoir déjà vécu une situation. A l’inverse de la confabulation, le sentiment de déjà-vu n’est pas une confusion du passé et du présent. Au contraire, il s’agit d’une impression de familiarité exacerbée de l’instant présent. Nous restons connectés avec la réalité. Côté cerveau, le déjà-vu serait provoqué par une interaction du cortex temporal –qui traite des informations sensorielles– et de l’hippocampe, impliqué dans la mémoire et le sens de la familiarité. Deux mécanismes distincts, deux régions du cerveau différentes, déjà-vu et confabulation n’ont en commun que les interrogations scientifiques qu’ils suscitent.

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* The Confabulating Mind : How the brain creates reality, Armin Schnider, Ed. OUP Oxford

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Paru dans Le Matin Dimanche le 13/01/2019.

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