Au travail, pour être vainqueur, faut-il être un tueur?

Dernière mise à jour 11/06/12 | Article
Masque de loup
Quatre chercheurs se sont penchés sur les différences entre les gagnants et les perdants. Leurs résultats peuvent faire froid dans le dos. Attention: après avoir lu ces lignes, vous ne regarderez plus de la même manière votre voisin de bureau…

Homo homini lupus est. La célèbre formule latine est-elle encore d’actualité? L’homme est-il toujours un loup pour l’homme? Un groupe de quatre chercheurs (travaillant en France, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis) vient de fournir de nouvelles réponses à cette question fondamentale et récurrente soulevée ici ou là par Rabelais, Schopenhauer ou Freud. On peut la poser autrement. Par exemple: devez-vous vous méfier de votre collègue de bureau (votre voisin, votre supérieur etc.) ou, au contraire lui faire a priori confiance? La réponse à ces questions est publiée dans Social Psychological and Personality Science une revue qui, comme l’indique son titre, s’intéresse à notre personnalité d’un point de vue scientifique et à notre psychologie sous l’angle de nos rapports sociaux étant bien entendu que l’homme (la femme) est avant toute chose un animal social plus ou moins raisonnable.

Le groupe comprenait deux chercheurs de l’Université Pierre Mendès-France de Grenoble (Dominique Muller et Emmanuelle Ceaux), un de l’Université Colombus de Etat de l’Ohio Brad Bushman J.), et un quatrième de l’Université Descartes de Paris (Baptiste Subra). Ils ont mené différentes expériences de manière parallèle dont ils détaillent les résultats sur le site de la revue.

La première étude a porté sur 103 étudiants de collèges américains devant effectuer deux tâches bien spécifiques et informés au préalable qu'ils seraient associés à un partenaire avec qui ils seraient en concurrence. (La vérité c’était que le partenaire concurrent n’existait pas). Des modèles de formes simples ont alors été présentés aux participants sur écran d'ordinateur pendant une toute petite fraction de seconde (70 millisecondes). Le participant devait dire si le symbole du dollar était selon lui présent ou absent. Passons sur les détails méthodologiques. Après quatre-vingt essais, tous les élèves ont dit leurs scores. La moitié d'entre eux ont affirmé qu'ils avaient fait mieux que leur partenaire supposé, et l’autre moitié qu'ils avaient fait moins bien. En d'autres termes, la moitié était des gagnants naturels et l’autre moitié des perdants naturels.

La seconde expérience visait à évaluer l’agressivité d’une réaction suscitée. Les participants étaient informés qu'eux-mêmes et leur partenaire devraient appuyer sur un bouton aussi vite que possible, et ce à vingt-cinq reprises. Il était aussi entendu que les plus lents recevraient un signal sonore dans leurs écouteurs. Et c’était au vainqueur de décider du niveau et de la durée du signal sonore… La encore, faisons l’économie de la méthodologie. Les résultats montrent que ce sont les gagnants naturels qui augmentent et prolongent le plus ce signal sonore.

Les chercheurs ont ensuite répété la même expérience avec une variante: ils avaient précisé aux participants que les deux tâches nécessitaient des capacités différentes. En d’autres termes ceux qui réussissaient la première tâche n’étaient pas obligatoirement bons sur la seconde. Mais les résultats, au bout du compte, restent identiques, les gagnants s’avèrent toujours être les plus agressifs.

Une troisième étude a réuni 72 étudiants français. Les chercheurs ont réparti les participants en trois groupes: un groupe informé que leur partenaire avait fait mieux qu'eux sur le premier test; un groupe informé que leur partenaire avait fait moins bien qu'eux sur le premier test et un troisième groupe à qui, «en raison d’une erreur informatique» on ne pouvait pas dire qui était le gagnant. Cette étude a utilisé une mesure différente pour évaluer l’agressivité: au lieu d’envoyer un simple signal sonore à son partenaire, il s’agissait d’ajouter une célèbre préparation industrielle très pimentée ainsi que du sel à sa boisson sucrée. Les résultats globaux établissent que les gagnants se montrent, encore une fois, plus agressifs que les perdants. Dans le 3e groupe, les perdants bien qu’ignorant leur statut restent moins agressifs, les gagnants plus agressifs.

«Les gens ont tendance à piétiner ceux qu'ils ont vaincus, jusqu‘à les écraser complètement», explique Brad Bushman, professeur de communication et de psychologie à l'Ohio State University. «En revanche, les perdants n’agissent pas vraiment de manière plus agressive vis-à-vis de ceux qui les ont vaincus.» C’est ainsi: les perdants pourraient exprimer de la colère et de l’agressivité dirigées contre ceux qui les empêchent de se sentir compétent. Ils ne le font pas.

Conclusion des chercheurs: les perdants doivent faire attention et les managers devraient accorder une attention particulière aux gagnants plutôt qu’aux perdants, les premiers ayant une tendance naturelle à agresser les seconds. Prochaine étape voir si les winners sont plus agressifs d’une manière générale ou plus particulièrement avec (celles et) ceux qu’ils dominent. Homo homini lupus est ?

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