«Nourriture et émotions sont indissociables»

Dernière mise à jour 12/10/15 | Article
Loin d’être purement fonctionnel, manger est un acte hautement symbolique et en lien très fort avec nos émotions. Interview de la Professeure Alessandra Canuto, psychiatre et psychothérapeute, spécialiste des troubles du comportement alimentaire aux Hôpitaux universitaires de Genève.

P.S.: La nourriture est notre carburant, mais quelles autres fonctions remplit-elle?

A.C.: La nourriture est indissociable de l’homme. Elle est au cœur de toutes les mythologies du monde. Elle fait partie intégrante de la ritualité, comme au temps des pharaons où elle accompagnait le «grand départ». Elle est constamment en lien avec des valeurs sociales, culturelles et familiales. Autrement dit, elle n’est pas qu’une somme de calories.

En quoi notre façon de nous nourrir parle de ce que nous ressentons?

La nourriture a quelque chose de très archaïque et illustre des situations émotionnelles. On peut déduire d’un comportement alimentaire le bien-être (ou le mal-être) de quelqu’un. Pour savoir si un bébé va bien, on demande à sa maman comment il mange.

Beaucoup de choses se jouent autour des repas, qui sont un point de rencontre. Pour prendre un exemple, à Noël, il arrive dans certaines familles qu’un de ses membres refuse de prendre part au repas. Un tel refus est une façon d’exprimer un conflit familial profond. On remarque également que lorsqu’un couple va mal, l’homme et la femme arrêtent de manger ensemble. De manière plus générale, notre humeur peut altérer notre rapport à la nourriture.

Voulez-vous dire que si on se sent mal, on ne mange pas?

Pas forcément. L’équation émotions et nourriture n’est pas linéaire. On communique nos émotions à travers notre façon de manger, mais la traduction sera totalement individuelle. Une personne dépressive peut très bien moins s’alimenter ou à l’inverse manger avec excès. L’anxiété coupe l’appétit à certains tandis qu’elle pousse d’autres à trouver du réconfort dans des aliments sucrés. Autre exemple: un adolescent qui mange moins communique quelque chose, mais quoi? Est-il amoureux, subit-il du racket, a-t-il des problèmes scolaires, découvre-t-il sa sexualité? Il ne faut pas tirer des conclusions uniques à un comportement, quel qu’il soit, parce que ses causes peuvent être multifactorielles.

Une variation pondérale doit-elle inquiéter?

Pas forcément. La façon de s’alimenter et la relation à la nourriture sont des éléments plus objectifs que le poids. Une personne boulimique est en proie à une grande détresse psychologique. Elle mange par crise, mais comme elle se fait vomir, son poids ne changera pas ou très peu. Plus qu’au poids, il faut être attentif aux changements de comportement alimentaire et repérer le moment où cela bascule. Souvent, il est plus facile de faire remarquer à un proche qu’il mange peu (ou beaucoup) plutôt que de lui demander s’il est triste.

Quand faut-il s’inquiéter face à un comportement alimentaire inhabituel?

Nous avons tous des périodes où l’on consomme plus de certains aliments, du café, du chocolat, des douceurs, etc. Ce sont des stratégies d’adaptation et de réconfort banales et tout à fait normales. Mais quand on a l’impression que ces stratégies sont insuffisantes ou que nos réflexes alimentaires ne nous appartiennent plus, il est bon d’accorder de l’attention à nos émotions et au mal-être sous-jacent. Si un sentiment de souffrance persiste, c’est une bonne idée de consulter un spécialiste.                          

Ce n’est pas nécessairement grave de manger beaucoup de chocolat par exemple?

L’appréciation du «problème» dépend du contexte, des habitudes de la personne, de ses normes, de ses représentations et de sa santé. L’orthorexie a des limites, il faut s’écouter. Si une personne sans problèmes de santé ou de poids particuliers mange une plaque de chocolat par jour, ce n’est pas si grave. Par contre, c’est une autre histoire si elle est diabétique. Il est important de donner du sens à un comportement alimentaire. Si le chocolat est associé à une tristesse, il faut s’occuper de cette tristesse.

                                                                                          

A LIRE AUSSI

Libido
libido_femme_frequent

Problèmes de libido chez la femme: un trouble sexuel fréquent mais mal connu

Alors que la médecine actuelle reconnaît l’importance du désir sexuel féminin, ses troubles sont souvent...
Lire la suite
Santé du couple
liberer_pervers_narcissique

Se libérer d’un pervers narcissique

S’il ne correspond à aucune entité nosographique officielle, le pervers narcissique inflige néanmoins...
Lire la suite
Anxiété et crise psychique
Une anxiété durable peut cacher un trouble profond

Une anxiété durable peut cacher un trouble profond

«Des conséquences trop longtemps sous-estimées.» Martin Preisig, psychiatre au Centre hospitalier universitaire...
Lire la suite
Articles sur le meme sujet
isolement_solitude_coeur

L'isolement et la solitude nuisent aussi à votre cœur

L'isolement social et la solitude doivent aussi être considérés désormais comme des facteurs de risque cardiovasculaire.
rire_bon_sante

Rire est vraiment bon pour notre santé

Nous rions en moyenne une vingtaine de fois par jour, et c’est tant mieux. Réduction du stress, activation des muscles, renforcement du lien social: les bienfaits du rire sont nombreux.
bien_vivre_famille

Bien vivre en famille

L’été est propice aux retrouvailles familiales et au temps passé ensemble. A l’heure de la rentrée, comment faire pour que l’harmonie soit toujours au rendez-vous? Le regard d’une spécialiste de la famille.
Videos sur le meme sujet

Le comment du pourquoi: le rire

Pourquoi est-ce que l'humain rit?

Le point sur les crises dʹangoisse

Une peur intense, sans raison apparente, une sensation de danger face auquel la personne est démunie.

Comment lire et interpréter les émotions sur les visages?

Interpréter les émotions exprimées par les visages qui nous entourent, nous le faisons sans cesse... Mais le faisons-nous correctement?