Tendance CBD: de quoi s'agit-il?

Dernière mise à jour 24/06/19 | Article
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Entre 2011 – année de la modification de la loi sur les stupéfiants – et aujourd’hui, le cannabidiol (CBD) a généré un marché florissant. On le trouve sous de multiples formes: cosmétiques, produits de santé et même alimentation. La raison de ce succès? Cette substance, composante du cannabis, recélerait des nombreuses vertus. Alors véritable alternative thérapeutique ou gros coup marketing? On fait le point.

Le chiffre

58 milliards de dollars. Voilà à combien devrait s’élever le marché du cannabis médical en Europe d’ici 2028. Un secteur en pleine expansion qui impactera l’économie des pays concernés. En Suisse, depuis l’ouverture du marché en 2016, le nombre de producteurs de cannabis légal est passé d’une poignée à plusieurs centaines. Un engouement qui s’est néanmoins récemment tassé à cause de l’effondrement des prix.

Source : Prohibition Partners

Abréviation du terme cannabidiol, le CBD est l’un des nombreux cannabinoïdes contenus dans le cannabis, parmi lesquels se trouve également le tétrahydrocannabinol (THC). Mais si ces molécules sont proches, leurs effets diffèrent beaucoup.

Contrairement au THC, le CBD n’a pas d’effet «enivrant», mais seulement des propriétés relaxantes. La loi autorise donc depuis 2011 la commercialisation de produits à base de cannabis dont le taux de THC est réglementé: il doit impérativement être inférieur à 1%. Pour obtenir ces plants «légaux», on effectue une sélection par croisements sélectifs, à faible teneur en THC et à forte teneur en CBD (entre 5 et 25% en moyenne). Ces plantes, impossibles à distinguer du cannabis illégal à l’œil nu ou à l’odeur, n’entraînent donc pas de modification de la perception et de l’humeur, ni d’effet «planant» comme cela peut être le cas lors de la consommation de cannabis illégal, riche en THC.

«Les produits en vente libre qui en contiennent sont toutefois à dissocier des médicaments à base de cannabis, précise la Pre Barbara Broers, responsable de l'Unité des dépendances, Service de médecine de premiers recours des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Il existe déjà des médicaments avec CBD et THC, dont la fabrication est soumise aux réglementations de mise sur le marché de Swissmédic et qui doivent s’accompagner d’une prescription médicale, voire d’une autorisation pour usage exceptionnel de l’OFSP si c’est un médicament avec >1% de THC». Mais les produits dérivés à base de CBD en vente libre, quant à eux, ne sont pas assimilés à des «médicaments» et ne peuvent donc pas être prescrits ni promus pour leurs propriétés pharmacologiques. «Nous ne conseillons personne sur des questions médicales et ne proposons aucun diagnostic, explique Cédric Jacquemoud, cofondateur de la société Kahna Queen qui possède plusieurs boutiques à Genève. On explique dans nos boutiques spécialisées le principe d’action du CBD et les différentes utilisations possibles.»

Que dit la recherche?

La mauvaise réputation du cannabis, interdit pendant longtemps et toujours fermement contrôlé dans de nombreux pays, n’a pas favorisé la recherche dans ce domaine. Certains travaux concluent néanmoins sur «un doute positif concernant les effets analgésiques du CBD pour réduire les douleurs», selon un rapport d’Addiction Suisse[1]. Une diminution de la douleur a en effet été observée chez des personnes souffrant de cancer ou d’arthrite. Le THC, quant à lui, permettrait également de réduire les nausées et vomissements liés à un traitement comme la chimiothérapie. «Mais ces observations ont été faites lors de l’administration de médicaments contenant du CBD et du THC. Le rôle joué par le CBD seul reste peu clair», précisent les auteurs.

La majorité des études a d’ailleurs porté sur le seul THC (souvent sous forme de dronabinol, du THC de synthèse), en particulier dans le domaine oncologique. «La recherche médicale se penche actuellement aussi sur l’action du cannabidiol sur les cellules cancéreuses, des observations intéressantes ayant été faites dans le cas de certains cancers, surtout dans des expériences de laboratoire ou avec des rongeurs, mais peu chez les humains», explique Barbara Broers.

Des résultats intéressants ont été relevés pour d’autres maladies dans lesquelles l’activation du système immunitaire est impliquée, comme la maladie d'Alzheimer, la sclérose en plaques, le diabète de type I et de type II, la maladie de Parkinson, etc.«Le CBD aurait des effets anti-inflammatoires et immunomodulateurs. Il semble également agir comme neuroprotecteur en protégeant les cellules cérébrales», souligne le rapport d’Addiction Suisse qui précise néanmoins que là aussi «la plupart des études ont cependant été réalisées sur des animaux uniquement. Il est donc difficile de tirer des conclusions sur les effets liés à la seule présence du CBD».

Le CBD agit aussi contre les crises d’épilepsie chez l’enfant. Dans des cas d'épilepsies sévères résistantes aux traitements classiques, le CBD permet en effet de diminuer la fréquence des crises. Des médicaments prometteurs apparaissent déjà sur le marché.

D’autres études soulignent les vertus anxiolytiques du CBD. Même à faible dose, il semble réduire le stress et l’anxiété. Deux effets importants pour de nombreuses pathologies psychiques, mais qui peuvent aussi être recherchés pour le bien-être qu’ils apportent. Toutefois, de sérieuses études cliniques manquent encore sur ce sujet, tout comme sur l’action du CBD pour traiter les troubles du sommeil.

Plus prometteur semble son effet antipsychotique, étudié notamment chez des patients atteints de schizophrénie. De très hauts dosages de CBD sont toutefois nécessaires, ce qui soulève des problématiques d’interactions médicamenteuses et de coût.

En bref, c’est cette multitude de bienfaits supposés, sans risque de dépendance associé, qui attire un vaste panel d’utilisateurs, même si les données manquent encore. «Il y a aussi l'effet placebo dont il ne faut pas sous-estimer la portée pour certaines personnes, tout comme la volonté de s'occuper de sa santé ou d'agir activement contre sa maladie, qui peut apporter un mieux-être en soi, tempère Markus Meury, porte-parole d’Addiction Suisse. Les recherches restent à mener pour mieux comprendre les effets du CBD sur l’organisme humain et travailler à des applications thérapeutiques concrètes.»

Une perspective que devrait favoriser la récente ouverture du marché du cannabis légal, ainsi que l’engouement croissant pour ces produits.

Des usagers très diversifiés

Pour l’instant, les produits à base de CBD en vente libre en Suisse sont donc destinés à un usage en automédication pour soulager les maux du quotidien, sans promesse de guérison. Bien que la curiosité soit l’une des principales motivations pour se tourner vers ces thérapies (46%)[2], les usagers sont également nombreux à rechercher une action sur leur bien-être (21%) ou à l’utiliser pour traiter une maladie (17%). Pour Sonia, 47 ans, c’est la recherche d’une solution plus naturelle pour mettre fin à une raideur de l’épaule qui l’a amenée à franchir la porte d’une boutique spécialisée à Lausanne. «J’avais entendu parler des bienfaits du CBD sur les douleurs. J’ai donc essayé, sur conseil du vendeur, une huile en application locale et j’ai rapidement senti une amélioration. En quelques jours, j’ai même diminué par trois ma consommation d’antidouleurs traditionnels», explique-t-elle tout en restant pragmatique: « J’ai tout de même consulté un ostéopathe en parallèle, donc cela a probablement aidé aussi…»

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les consommateurs de CBD ne sont donc pas seulement des jeunes attirés par le côté transgressif de l’origine du produit, mais aussi des malades, des seniors ou des sportifs. «On observe un spectre qui va du malade utilisant le CBD en combinaison avec d’autres traitements, à des personnes souhaitant améliorer leur sommeil, en passant par des usagers de cannabis illégal qui souhaitent moduler leur consommation avec du CBD», révèle Addiction suisse.

Les boutiques se sont donc peu à peu ouvertes à ce panel varié de clients en reprenant parfois les codes marketing des pharmacies traditionnelles. «On veut que le client se sente bien, à l’aise pour rentrer dans notre boutique, explique Cédric Jacquemoud. On a souhaité déconstruire l’image un peu junkie associée au cannabis». Le classique joint à fumer (à condition qu'il contienne moins de 1% de CBD) côtoie ainsi d’autres produits dérivés qui viennent diversifier l’offre: gélules, infusions, cosmétiques, teintures ou encore liquides pour e-cigarettes.

Autorisés mais surveillés

Depuis leur mise sur le marché en 2016, les produits à base de CBD sont soumis à une réglementation stricte en Suisse. «Nous faisons contrôler chaque lot de matière première par un laboratoire agréé qui peut ainsi certifier la pureté du produit», explique Cédric Jacquemoud. Une rigueur nécessaire, car ces lots peuvent être soumis au contrôle de l’Office fédéral de la santé publique qui veille à ce que les plantes utilisées ne contiennent pas une concentration de THC supérieure à 1%, le taux maximum accepté.

Les produits sont ensuite commercialisés dans des points de vente préalablement enregistrés auprès de l’Administration fédérale des douanes (sous un numéro de revers) et de l’OFSP.

Selon la catégorie dans laquelle est assigné le produit fini, il sera régi par une législation différente. Le CBD à fumer par exemple – les cigarettes ou les e-liquides – considérés comme des succédanés du tabac, sont soumis à l’impôt sur le tabac et donc taxés à 25% et interdits à la vente aux mineurs.

Cette rigueur visant à assurer la qualité des produits est primordiale pour permettre une transparence totale aux usagers.

Pas de risque zéro

Comme tout produit de phytothérapie, le CBD est à utiliser avec mesure et un avis médical est recommandé avant de le substituer à un traitement classique, même si «les patients ont beaucoup de questions auxquelles les médecins ne savent pas toujours répondre», regrette Barbara Broers qui note malgré tout «une évolution dans la connaissance de ces produits ces dernières années».

Pour ce qui est des effets secondaires, le principal danger du CBD apparaît lorsqu’il est fumé avec adjonction de tabac, car «il provoque alors les mêmes désagréments que le tabagisme classique, à savoir: risque d’addiction à la nicotine, de maladies pulmonaires et de cancer», explique Markus Meury. Une mise en garde est également donnée aux conducteurs, le CBD ayant un effet tranquillisant important. Enfin, l’huile de CBD est déconseillée aux femmes enceintes, car le CBD serait susceptible de réduire la fonction protectrice du placenta et de modifier ses propriétés.

Le CBD dans l’assiette: un flou juridique qui persiste

Le boom du marché du CBD a naturellement aiguisé la curiosité des industriels, en particulier dans le domaine agroalimentaire. Dirk Van de Put, PDG de Mondelez (Oreo, Milka, LU, etc.) a ainsi annoncé qu’il réfléchissait à un lancement de produits à base de CBD dans un avenir proche. Mais les choses ne sont pas si simples… Le cannabidiol est en effet classé dans la catégorie des «Novel Food», ces nouveaux aliments qui sont soumis à une vérification rigoureuse avant de pouvoir obtenir une autorisation de mise sur le marché. Pour la vente libre de produits alimentaires, Markus Meury, porte-parole d’Addiction Suisse, reste donc dubitatif: «Comme le CBD n’est pas autorisé pour les enfants, je ne vois pas comment de tels produits pourraient être mis sur le marché à large échelle.» Les goûters à base de CBD dans les cartables ne sont donc pas pour tout de suite.

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Paru dans Le Matin Dimanche le 23/06/2019.

[1] Cannabidiol (CBD): analyse de situation, décembre 2018

[2] Parmi un échantillon recruté à l’aide de Facebook N=1191 (Rapport d’Addiction Suisse).

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