«Les personnes sédentaires sont plus enclines à la dépression»

Dernière mise à jour 25/01/18 | Questions/Réponses
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Passionné de montagne, le Pr Bengt Kayser a œuvré pour donner au sport une dimension académique dans la région lémanique. Depuis 2013, l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, dont il est le directeur, est un vrai centre national et international de compétences en sciences du sport.

En dates

1956 Naissance à Utrecht (Pays-Bas).

Dès 1980 La première des nombreuses collaborations avec le Département de physiologie de l’Université de Genève.

1986 Diplôme de médecin (Université d’Amsterdam).

1991 Elu candidat astronaute hollandais pour l’agence spatiale européenne.

2002 Professeur adjoint à la Faculté de médecine de l’Université de Genève et création de l’Institut des sciences du mouvement et de la médecine du sport.

2017 Directeur de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à la physiologie du corps et à la performance sportive?

La curiosité de vouloir comprendre. Je dois la présence de l’activité physique dans ma jeunesse à mes parents. Quand j’étais enfant, nous jouions dehors, nous faisions de longues balades le week-end. A 14 ans, avec mon père et mes deux frères, nous avons fait un trek en Norvège. Le fait d’être confronté à l’effort physique a laissé des traces. Puis, j’ai fait médecine parce que cette voie offrait beaucoup de possibilités. Etudiant, j’ai fait partie d’un club d’alpinisme. Un copain grimpeur m’a proposé d’accompagner une expédition au Pakistan en tant que médecin. Elle est tombée à l’eau, mais mon intérêt est resté. Je me suis documenté, puis j’ai vu qu’on pouvait faire un diplôme de médecine de montagne à Paris et j’y suis allé. En 1985, je participe à une expédition scientifique dans l’Himalaya. Un enthousiasme à l’égard de la physiologie de l’effort en altitude est né. J’ai fait mon doctorat sur ce sujet. Lors d’un post-doc au Canada, je me suis ensuite intéressé au rôle que joue le système respiratoire dans la limitation de la performance sportive.

Est-ce que l’âge est un facteur limitant la performance physique?

La force et l’endurance baissent avec l’âge, mais cette baisse est limitée si on continue de solliciter son corps. La capacité physique a un coût: il est plus coûteux d’avoir des muscles que de ne pas en avoir. Le corps crée ce dont il a besoin. Si on arrête de marcher, le volume et la performance musculaires diminuent. A l’inverse, plus on est confronté à l’effort physique, plus le corps réagit et investit pour mieux répondre à la demande et être capable de la surmonter.

Que sait-on du rôle des muscles dans le corps?

Les muscles ne sont pas uniquement un moteur moléculaire de force et de mouvements. Ils sont un organe à part entière. Ils sécrètent des hormones –les myokines– qui voyagent à travers l’organisme via le sang et assurent la communication entre muscles, graisse, organes et cerveau. Nos muscles sont des récepteurs et des pourvoyeurs de messages, au même titre que les autres organes et tissus du corps.

Quels liens y a-t-il entre l’activité physique et les fonctions cognitives?

Ils sont évidents, mais on ne sait pas encore bien comment ça marche. Les études épidémiologiques montrent que les personnes sédentaires ou peu actives sont plus enclines à la dépression. On a vu aussi qu’une activité physique régulière avait un effet sur la taille de l’hippocampe, une structure cérébrale impliquée dans la mémoire. On ne sait pas bien ce que ça signifie, mais être actif physiquement permet de ralentir la progression de maladies dégénératives comme la maladie d’Alzheimer. Chez les enfants et les jeunes, l’activité physique augmente les performances cognitives et la réussite scolaire. Il faut en tenir compte.

Il y a schématiquement deux classes de gens: ceux qui courent après la performance sportive, parfois au risque de leur santé ou au mépris des lois, et ceux qui ne bougent pas. Comment l’expliquer?

Un physiologiste suédois à qui on avait demandé comment devenir champion olympique avait répondu: «Il faut bien choisir ses parents». Le patrimoine génétique est important dans la réponse à l’entraînement physique, mais aussi pour notre envie de bouger. Plus généralement, c’est un ensemble de choses qui va déterminer notre propension à être actif. Certes, les gènes, mais surtout l’éducation, les facteurs socio-économiques, la culture du lieu où l’on vit, même le quartier et l’organisation de l’espace jouent un rôle. Les gènes s’expriment en fonction d’un environnement donné. Malheureusement, notre environnement moderne induit de l’inactivité, avec des problèmes de santé comme résultat. Notre corps est le résultat de ce qu’on en fait, ou pas.

Comment convaincre les plus sédentaires de la nécessité du mouvement?

Il n’y a pas de relation linéaire entre le volume d’activité physique et les gains obtenus. Quand on part de rien, déjà un minimum d’activité physique aura des bénéfices importants. Dans le cadre d’une étude, on avait invité des collaborateurs des Hôpitaux universitaires de Genève à prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur durant les heures de travail, sans rien changer d’autre à leurs habitudes. Au bout de trois mois, les effets étaient étonnants: diminution de la pression artérielle, amélioration du profil lipidique sanguin, diminution du tour de taille et amélioration d’autres facteurs de risque. Introduire de petits changements dans son quotidien, même dix minutes par jour, apporte quelque chose. Il faut saisir toutes les occasions. Prendre l’escalator? Occasion manquée!

A l’autre extrême, il y a les athlètes et les records. Vont-ils continuer à nous faire rêver?

La chasse aux records est forcément éphémère. D’ici 20-50 ans, les records finiront d’être battus, pour des raisons physiques, chimiques et physiologiques évidentes; on ne peut pas courir le 100 mètres en zéro secondes! Mais pour le moment, le bassin de recrutement des athlètes s’élargit, ce qui va encore amener quelques nouveaux talents exceptionnels. Mais on s’approche aujourd’hui déjà de certaines limites.

Et le dopage dans tout cela?

C’est un problème très complexe. La tendance est une répression où «le but justifie les moyens», avec des effets secondaires, aussi en dehors du sport. Mais la tolérance zéro est dangereuse et la criminalisation du dopage fait peur. Et d’un point de vue de santé publique, le dopage est marginal. De grandes fractions de la population ne bougent pas assez, mangent mal, boivent trop et fument. Ce sont des problématiques bien plus importantes à prendre en main.

Les bienfaits d’un effort bref et intense

Dans le cadre de la recherche fondamentale, le Pr Bengt Kayser s’intéresse de près à l’«entraînement par intervalles », soit un effort physique intense et de courte durée. On sait désormais que ce type d’entraînement peut avoir un impact sur la perte de poids et la réduction de la graisse, supérieur à celui d’un effort prolongé (endurance). Par ailleurs, «on a pu observer des effets très intéressants sur la fonction musculaire», témoigne le chercheur. Avec son équipe, il a voulu comprendre pourquoi et mettre à jour les mécanismes moléculaires en jeu. Pour ce faire, des jeunes en bonne santé se sont adonnés à des «Wingate», consistant à effectuer 6 sprints maximaux de 30 secondes sur vélo stationnaire, entrecoupé de phases de repos. Les participants ont subi des biopsies musculaires avant et après l’exercice. Ces recherches ont révélé que ces efforts, même intenses et brefs, développent l’endurance. Ils induisent en effet une production en nombre et volume des mitochondries –ces organelles dans nos cellules qui brûlent les substrats énergétiques (sucres, graisses), pour libérer l’énergie utilisée par les muscles. Ces fibres musculaires étant par là même préparées à un effort plus endurant.

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Paru dans Le Matin Dimanche le 07/01/2018.

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