Accro au sport, moi?

Dernière mise à jour 25/10/18 | Article
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Étonnante, mais réelle. L’addiction à l’activité physique existe, au même titre que celle à l’alcool, au tabac ou aux drogues. Elle a un nom: la bigorexie. Décryptage d’un phénomène.

Dans l’esprit collectif, faire du sport, c’est bien. C’est même indispensable pour préserver sa santé. Les bénéfices sont en effet indiscutables, tant sur le plan physique (entretien musculaire, respiratoire et cardio-vasculaire) que psychologique (lutte contre le stress et l’anxiété, sommeil, bien-être). Mais ce dont on parle peu, c’est du risque, certes faible mais néanmoins possible, d’addiction.

De la passion à l’addiction

4%

C’est le pourcentage de la population générale sportive qui serait susceptible de devenir dépendante à l’activité sportive. Une prévalence faible, qui semble néanmoins plus importante chez les hommes que chez les femmes. Les sportifs professionnels seraient également plus vulnérables. La fréquence ou l’intensité d’une pratique n’engendre en revanche pas, à elle seule, une addiction. «Attention, ce n’est pas parce que l’on fait beaucoup de sport que cela signifie qu’on est addict! Tout est question de modération», explique le Dr Gabriel Thorens, médecin adjoint agrégé du Service d’addictologie des HUG.

L’addiction au sport suit plus ou moins le même processus que n’importe quelle autre addiction. En pratiquant une activité physique intense, l’organisme libère de la dopamine et des endorphines, hormones du plaisir, du bien-être. Le plaisir devient alors une «récompense» répétée, apportée par la pratique sportive. Peu à peu, l’organisme peut développer une accoutumance à cette récompense: il lui faudra pratiquer du sport plus souvent, de façon plus intense, pour en ressentir les effets neurobiologiques.

Pour autant, tout le monde ne devient pas accro. Certains profils sont plus prédisposés que d’autres: «Ce sont d’ailleurs à peu près les mêmes que pour les addictions aux substances, explique le Dr Gabriel Thorens, médecin adjoint agrégé du service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Il y a probablement des facteurs biologiques, sociaux (environnement compétitif, sport de haut niveau) et psychologiques (troubles, recherche de sensations ou de valorisation, anxiété) qui entrent en jeu».

Comment savoir alors si notre amour du sport relève de la passion ou de l’addiction? La frontière est claire: lorsque la pratique de l’activité devient non raisonnée et non raisonnable, c’est-à-dire que l’investissement émotionnel et en temps devient accru, que les précautions de fréquence, d’intensité et de récupération ne sont plus suivies, qu’il y a un sentiment d’obligation ou une souffrance perçue par l’individu ou son entourage, alors on parle d’addiction.

Quels risques?

Si l’addiction au sport est rare, elle n’en est pas moins lourde de conséquences. Car comme le rappelle le physiothérapeute Christophe Leclerc, «l’excès nuit en toutes choses, une règle valable même pour le sport ou la consommation de légumes!». Le principal risque: l’épuisement. En ne respectant pas les périodes de récupération, l’organisme se fatigue. Cela peut alors altérer toute la musculature et le squelette, et provoquer, à terme, des blessures. «Tendinites, déchirements musculaires, fractures de fatigue… l’excès de sport peut s’avérer très néfaste, surtout si la pratique n’est pas encadrée», explique le physiothérapeute.

Outre l’aspect physique, l’addiction au sport a également des répercussions psychologiques. En cas de blessure et d’impossibilité de pratiquer, les sensations de bien-être et de confiance en soi générées par la sécrétion d’endorphines disparaissent, entraînant parfois un effondrement psychique. Certaines études relèvent des cas de troubles de l’humeur, de perte de l’estime de soi ou encore de dépression lors d’un arrêt brutal du sport chez les personnes addicts.

Heureusement, le sevrage est possible, «et passe par un accompagnement global, comme pour n’importe quelle addiction, explique Christophe Leclerc. C’est absolument nécessaire pour réorganiser le comportement». Un suivi psychologique pour amener le patient à une prise de conscience ou traiter un éventuel trouble à l’origine de l’addiction, ainsi qu’une modification progressive de la pratique, doivent être mis en place. A condition que la personne touchée le veuille, explique le Dr Thorens: «La première étape sur le chemin du traitement d’une addiction quelle qu’elle soit, est la participation du patient et sa motivation à entreprendre un changement.»

Témoignage

«La course, c’est ma santé. Et pour moi c’est le plus important»

Eusébio, 51 ans, peut courir jusqu’à 280 km par semaine. Il partage son expérience et ce que la course lui apporte chaque jour.

Quel type de sportif êtes-vous?

Je me considère comme un sportif amateur. Je pratique la course à pied sur route, sur longue distance. Je cours le matin avant d’aller au travail, entre 40 et 45 km par jour, ce qui me prend environ quatre heures. Et cela, six jours par semaine, ce qui fait entre 240 et 280 km par semaine.

Avez-vous toujours pratiqué beaucoup de sport?

J’ai commencé le sport assez soudainement, en 2001, vers l’âge de 35 ans. Avant ça j’étais plutôt un fêtard, un bon vivant! J’étais un peu enrobé, je commençais à avoir du ventre. Un jour je me suis dit qu’il fallait que je prenne soin de mon corps, je me suis donc mis au sport. Assez vite, je me suis lancé des défis, je voulais toujours aller plus loin : d’abord 5 km, puis 10, puis 20… jusqu’à des courses de 255 ou même 285 km non-stop.

Vous êtes tombé gravement malade en 2012, avez-vous alors levé le pied?

Non, au contraire! J’ai eu un cancer, mais j’ai continué la course malgré les traitements. Je pense que c’est elle qui m’a permis, en complément de la chimiothérapie, de maintenir ma santé et de guérir.

Que se passe-t-il si vous ne pratiquez pas de façon régulière?

Quand je ne cours pas, je suis en manque. Même si je ne m’arrête qu’une seule journée, je me sens prendre du poids, je suis énervé, contrarié. Et surtout, c’est comme si la maladie, tel un animal qui serait en moi, m’attaquait à nouveau. Si je ne cours pas, j’ai l’impression que je n’élimine pas, que tout stagne et que cela «nourrit» le cancer.

Vous êtes-vous déjà dit que vous étiez allé trop loin?

Je me suis parfois blessé par le passé, mais maintenant j’entretiens mon corps. Je m’alimente sainement, je ne veux pas le fragiliser. Je fais très attention.

Diriez-vous que vous êtes «accro» au sport?

Oui, complètement, et j’assume!

Cette addiction s’est-elle déjà répercutée sur vos relations familiales?

Oui, c’est arrivé. On m’a souvent reproché d’avoir toujours la tête dans la prochaine course, le prochain marathon que je prépare. C’est vrai que courir passe avant le reste. En même temps, la course, c’est ma santé, et pour moi, c’est le plus important.

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Paru dans le Quotidien de La Côte le 26/09/2018.

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