Malvoyance: le défi de l’insertion professionnelle

Dernière mise à jour 08/12/21 | Article
BV_dossier_insertion_profesionnelle
Les témoignages sont unanimes: non, la tâche n’est pas aisée, mais le challenge peut être relevé. Tout l’enjeu, pour la personne non ou malvoyante, les expert-e-s en insertion professionnelle, les dirigeant-e-s d’entreprise: faire en sorte que les portes s’ouvrent et qu’une chance soit donnée. Et si le tout se résumait à un seul et même défi pour tous les protagonistes en présence, celui d’oser?

Zoom sur les mesures de soutien aux entreprises

Actrice clé de l’insertion professionnelle, l’Assurance invalidité (AI) multiplie les initiatives pour soutenir les entreprises dans leurs démarches d’insertion. Les aides sont discutées au cas par cas, selon la situation et les besoins de la personne concernée et de l’entreprise. Tour d’horizon des mesures phares proposées par l’AI avec Yvan Cochard, responsable du service Entreprises & Réinsertion à l’Office de l'assurance-invalidité du canton de Vaud.

Mesures d’intervention précoce

Contexte: intervention rapide en coordination avec l’employeur, les assurances et l’employé-e.

Principe: évaluation des gênes visuelles sur le lieu de travail ainsi que des possibilités d’adaptation (prise en charge financière de certaines mesures permettant le maintien de l’emploi).

Mesures de réadaptation

Principe: accompagnement des bénéficiaires et des entreprises dans le cadre de formations initiales ou de reclassements professionnels.

But: soutien pour la formation dans une activité adaptée.

Mise en place de moyens auxiliaires

Principe: financement des moyens auxiliaires jugés nécessaires selon la situation: écrans plus grands, système d’éclairage optimisé, stores obscurcissants, clavier braille, logiciels informatiques spécifiques (synthèse vocale par exemple), lunettes intelligentes à reconnaissance faciale, etc.

Stage ou placement à l’essai dans l’entreprise

Principe: prise en charge de l’indemnité journalière par l’AI à hauteur de 80% du précédent salaire de la personne.

Durée: entre 1 et 6 mois.

Allocation d’initiation au travail

Contexte: aide de l’AI pour pallier une productivité de l’employé-e jugée inférieure à celle attendue pour le poste, notamment pendant la phase d’adaptation.

Soutien: jusqu’à 80% du salaire versé à l’employeur.

Durée: entre 1 et 6 mois.

Plus d’infos: www.aivd.ch

Exercer le métier qu’on a choisi, adapter celui qui nous échappe quand la vue se brouille ou en changer quand cela est inéluctable: si les situations sont individuelles, elles ont en commun de se confronter à l’exigence du monde professionnel, à ses préjugés aussi. «Dans la course à la rentabilité et à la performance, les entreprises sous-estiment généralement les capacités des personnes en situation de handicap visuel. Alors, bien souvent, les discussions tournent court. Notre objectif est d’aider à ce que chacun ait sa chance», explique Aline Leavy, responsable de Portails* à la Fondation Asile des aveugles. Avant de rappeler: «Longtemps, les personnes non ou malvoyantes ont exercé des professions prédéfinies – tresseur de panier, accordeur de piano, etc. Puis, des mouvements sociaux ont fait bouger les lignes et l’informatique a transformé les emplois. Mais aujourd’hui encore, des raccourcis sont faits et certaines personnes sont orientées, par facilité, vers des professions jugées plus accessibles au vu de leur handicap, comme employé de commerce, téléphoniste, etc. Cela convient parfaitement à certaines, mais pas du tout à d’autres: les personnalités et les envies sont tout aussi riches et variées que l’on soit voyant ou non.»

Aspirations individuelles

Et ce sont ces aspirations individuelles qui conditionnent l’action de Portails. Comprenant une psychologue en orientation professionnelle, des formateurs et formatrices d’adultes, un formateur en informatique ou encore un prospecteur d’emploi, ce service de la Fondation Asile des aveugles se concentre sur deux missions. La première: soutenir la formation professionnelle des jeunes en situation de handicap visuel. «Cela va de l’élaboration d’un projet professionnel cohérent, stimulant et réaliste, à un appui pour l’accès aux informations, en passant par la mobilisation pour que les mesures de compensation soient correctement mises en place dans les lieux de formation», détaille Aline Leavy. La seconde mission de Portails: soutenir les personnes déjà en activité pour repenser leur vie professionnelle lorsque leur santé visuelle met en péril leur emploi.

Travail en réseau

Pour toutes ces situations, un point d’orgue: le travail en réseau. «La pluridisciplinarité est un élément clé», souligne la spécialiste. Parmi les partenaires de Portails: le Centre technique en adaptation et accessibilité et le Service social, réadaptation et basse vision de l’Hôpital ophtalmique, mais également l’Assurance invalidité (AI) ou encore le service Job Coaching de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA). «Nous intervenons sur deux axes: la recherche d’emploi, lorsque le projet professionnel s’est précisé, ou le maintien du poste de travail quand un nouvel emploi doit être envisagé, indique Catherine Rausch, responsable de Job Coaching. Notre priorité est de rendre les personnes actrices du processus tout en ajustant notre action au cas par cas. Certaines ont besoin d’aide pour l’élaboration de leur CV ou la préparation des entretiens; d’autres, que nous soyons présents lors des discussions avec les employeurs ou pour évaluer les besoins d’un poste de travail.»

Si la recette du succès n’est pas universelle, la spécialiste prône une démarche positive autant que transparente: «Dans un entretien d’embauche, que l’on soit dans une situation de handicap ou pas d’ailleurs, tout l’enjeu est de mettre en relief ses compétences, d’être clair, direct et de ne pas avoir peur d’un refus. Un "non" à un endroit pourra être suivi d’un "oui" ailleurs…» Et d’ajouter: «Notre action se situe aussi côté employeur. Un grand nombre de mesures de l’AI sont par exemple mal connues (lire encadré, ndlr). Or elles peuvent faire la différence, permettre d’ouvrir des portes et ainsi offrir des opportunités inouïes à la personne concernée, mais également, on y pense moins, à l’entreprise elle-même. De nombreuses études ont en effet mis en lumière ce que nous observons régulièrement, à savoir que l’esprit d’entreprise, et parfois même sa rentabilité, est dopé par l’intégration d’une personne en situation de handicap.» Un constat étayé par Aline Leavy: «Entraide, motivation, optimisation de l’organisation: si le management fait bien les choses, tout le monde peut y gagner. Aujourd’hui, une multitude d’outils permettent d’adapter l’environnement professionnel pour dépasser la situation de handicap.» Et ainsi multiplier le champ des possibles.

«Je me suis obstiné et cela a fonctionné»

Christian avait 21 ans et était menuisier lorsqu’un accident lui a fait perdre la vue. Aujourd’hui âgé de 52 ans, il dirige un cabinet de physiothérapie.

«Au début, j’ai tout entendu: qu’il fallait que je conserve mon métier de menuisier (ce qui ne me semblait pas très raisonnable si je voulais garder mes dix doigts), puis que je n’avais pas les compétences ni l’autonomie suffisantes pour entamer une formation de physiothérapeute (j’ai été orienté vers une école française). De retour en Suisse et à la recherche d’un travail, les motifs de refus se sont succédés les uns aux autres. Un employeur potentiel craignait que je glisse sur les sols de l’hôpital dans lequel je postulais, un autre, que je tombe dans les escaliers… Mais je me suis obstiné et cela a fonctionné. J’ai pu faire des remplacements puis j’ai eu l’opportunité d’ouvrir mon propre cabinet. Aujourd’hui j’y travaille toujours, avec deux collaborateurs que j’ai engagés. Et tout va bien! En plus de vingt ans, seule une patiente est partie en courant, me disant qu’elle avait peur des non-voyants. Pour ma part, je suis heureux de faire le métier que j’aime. Un ami ostéopathe m’a confié qu’il fermait les yeux pour mieux sentir les zones de tension chez ses patients. Au vu de ma propre situation, j’avoue que cela m’a fait sourire: je n’ai pas besoin d’aller jusque-là, j’écoute simplement mes mains.»

   

«J’ai senti que j’avais ma chance, j’ai mis le paquet»

Dann a 19 ans lorsqu’il perd la vue brutalement. Il parvient à terminer sa formation d’informaticien, mais se heurte à des recherches d’emploi semées d’embûches. À 33 ans, plus motivé que jamais, il vient de décrocher un CDI (contrat à durée indéterminée).

«Lorsque l’on postule en tant que non-voyant et que l’on nous répond dès le lendemain que le poste a été pourvu, on comprend assez vite que notre CV a, une nouvelle fois, été posé sur la mauvaise pile. Ce qui m’a aidé? Accepter la situation telle qu’elle est, aller de l’avant et ne pas hésiter à demander de l’aide. J’ai notamment été soutenu dans mes démarches par Portails, la FSA, l’AI, où des personnes ont cru en moi. Après mon accident, j’ai complété ma formation d’informaticien avec un diplôme d’employé de commerce. Alors quand ce travail au sein d’une entreprise informatique m’a été proposé il y a quelques mois, j’ai sauté sur l’occasion. L’entretien s’est fait sur une base très saine, en toute transparente autour de mes attentes et de celles de l’entreprise. Durant le stage, j’ai senti que j’avais ma chance, alors j’ai mis le paquet. Aujourd’hui, je me sens bien, je viens travailler comme tout le monde, ou presque: ma chienne guide, Baïla, ne passe pas inaperçue mais elle a aujourd’hui sa place bien à elle, près de moi, au bureau.»

    

«Un talent de plus dans l’équipe»

Rémy est le CEO de Softcom, entreprise informatique spécialisée dans le développement d’applications web. À la recherche de nouveaux talents, il a frappé à la porte de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA).

«Dans le monde de l’informatique, les besoins sont immenses et nous manquons de spécialistes. Cela nous a motivés à penser de façon plus large et à faire des démarches auprès de la FSA. C’est ainsi que nous avons croisé la route de Dann. Nous lui avons proposé un stage afin de pouvoir évaluer concrètement ses besoins et les nôtres. Et le résultat est allé au-delà de nos espérances, car non seulement il a pu remplir les missions prévues mais également développer un champ d’activité que nous avions sous-estimé: l’optimisation de l’accessibilité des applications pour les personnes non ou malvoyantes. Des guides de bonnes pratiques existent, mais Dann nous a permis d’aller beaucoup plus loin en évaluant les facteurs perfectibles et en nous permettant de les corriger. À l’issue de son stage, nous avons pu lui faire une offre d’emploi, qu’il a acceptée. Nous le vivons avant tout comme une chance d’avoir un talent de plus dans l’équipe.»

 _________

* Portails est le service d’orientation, formation et insertion professionnelles de la Fondation Asile des aveugles. Plus d’infos: www.portails.ch

Article repris du site  BienVu!

A LIRE AUSSI

Bronzage et coup de soleil
Crèmes solaires

A quoi correspondent les indices des crèmes solaires?

A chaque crème solaire son indice: ce sont les fameux 15, 30, 50 que l'on peut lire sur les emballages....
Lire la suite
Piqûres d'insectes
Allo_Dr_pique_guepe

Allô Docteur, mon enfant a été piqué par une guêpe

Que faire si votre enfant a été piqué par une guêpe, un frelon ou une abeille? Les réponses des Prs Annick...
Lire la suite
Piqûres d'insectes
Prévenir les piqûres d’insectes

Prévenir les piqûres d’insectes

Gênantes, les piqûres d’insectes peuvent même menacer gravement notre santé. Conseils et précautions.
Lire la suite
Articles sur le meme sujet
BV_metier_cinema_accessible

«Mon métier, c’est rendre le cinéma accessible à tous»

Bruno Quiblier est la cheville ou¬vrière de Regards Neufs, un projet qui a pour mission de proposer des films audiodécrits dans les cinémas. Rencontre.
BV_cafe_avec_Thimeth_Thanabalasingam

«Quand on perd un sens, on développe d’autres facultés»

À 23 ans, Thimeth Thanabalasingam fait déjà preuve d’une intense détermination. Atteint d’une dystrophie rétinienne génétique qui l’a rendu malvoyant dès la naissance, il poursuit ses études en Master de droit à l’Université de Fribourg.
PS42_Cynthia_Mathez_handisport

«Le handisport manque encore de visibilité»

Quand la vie vous impose des épreuves, deux voies peuvent être empruntées : la détermination ou la résignation. Cynthia Mathez a choisi la première et n’a de cesse, depuis que la sclérose en plaques l’a contrainte au fauteuil roulant en 2015, de repousser ses limites. Sa première participation aux Jeux Paralympiques de Tokyo ne lui a pas apporté de médaille mais ses yeux sont déjà braqués sur Paris 2024, où elle compte bien en rafler quelques-unes.
Videos sur le meme sujet

Être para ou tétraplégiques en temps de confinement

Anne Baecher s'interroge sur le vécu des blessés médullaires, les personnes paraplégiques ou tétraplégiques, durant cette période de confinement.

La prise en charge de la paraplégie

Anne Baecher s'intéresse à la prise en charge de la paraplégie à la Clinique romande de réadaptation (CRR) de Sion.

Remarcher après une paralysie?

On ne guérit pas d’une paralysie. En revanche, on pourrait imaginer la court-circuiter en passant par-dessus la lésion pour reconnecter les parties en amont et en aval de la moelle épinière. C’est l’idée que le chercheur de l’EPFL Grégoire Courtine poursuit depuis de nombreuses années: 36,9° l’a suivi dans cette quête passionnante.