Trop-plein de sexualité: comment la définir, et quand s’inquiéter?

Dernière mise à jour 31/10/12 | Article
Trop-plein de sexualité: comment la définir, et quand s’inquiéter?
Des chercheurs américains proposent une définition consensuelle de la dépendance au sexe. La question est au fond de savoir si l’hypersexualité est un choix de vie, une maladie ou un vice.

Du vice à la pathologie, de Don Juan à Dominique Strauss Kahn, l’hypersexualité est un invariant des sociétés humaines. Est-elle ou non une pathologie? Ou, pour mieux le dire, celles et ceux qui en présentent les symptômes souffrent-ils de leur état? Bien vaste question qui – il faut le souligner – ignore les souffrances de ceux et celles qui croisent le chemin de ces personnes. Encore faudrait-il, avant de pouvoir répondre, s’accorder sur ce que sont les symptômes de cette formidable entité.

L’hypersexualité, un trouble mental?

C’est précisément ce à quoi ce sont attachés treize soignants et chercheurs américains de différentes disciplines. Ils publient leurs résultats dans le Journal of Sexual Medicine. On pourra lire ici le résumé de leurs travaux. En toile de fond de leur enquête: la question de savoir si l’assuétude aux relations sexuelles doit, de nos jours et sous le ciel américain, être cataloguée comme une entité psychiatrique (un «désordre mental»). L’hypersexualité doit-elle entrer dans la prochaine édition (la cinquième) de cette bible moderne et réductionniste qu’est le DSM («Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux »)? Question d’actualité puisque la rédaction de cette édition est en cours sous l’égide de la société savante américaine de psychiatrie.

Ces treize chercheurs travaillent dans diverses universités américaines (de Californie, Brigham Young, University of North Texas, Texas Tech University, Temple University). Ils ont mené leur étude sur le terrain en interrogeant 207 patients, âgés de 18 ans et plus. Ces personnes bénéficiaient  de services de soins en santé mentale  pour un certain nombre de troubles, dont celle qui fait l’objet de leur publication. Ces chercheurs expliquent ne pas avoir  éprouvé de grandes difficultés à identifier et s’accorder sur les patients concernés par ce trouble pas plus que sur les critères à retenir pour étiqueter cette entité. Tout se passe comme si cette dernière dépassait ce qui oppose habituellement  les psychiatres, les psychologues, les travailleurs sociaux, les thérapeutes conjugaux et de la famille. Ceci est à souligner quand on connaît le nombre et la nature des oppositions qui peuvent exister entre ces différentes disciplines soignantes.

La perte d’autonomie au cœur du diagnostic

Mais comment, en pratique, peut-on porter ce diagnostic? Tout d’abord avec ce constat qui vaut pour toutes les dépendances; la perte d’autonomie. Les personnes concernées consacrent à leur sexualité tellement de temps et d’énergie qu’elles en ressentent une grande détresse personnelle qui perturbe gravement leur vie sociale et/ou professionnelle. Le diagnostic peut être porté à partir d’un constat finalement assez simple à dresser.

Il s’agit de personnes qui adoptent des comportements sexuels sans prendre en compte les risques de préjudices (physiques ou affectifs) auxquels elles s’exposent et auxquels elles exposent autrui. Plus précisément il s’agit de personnes qui évoquent, sur une période d'au moins six mois, des expériences de fantasmes sexuels récurrents et intenses, de pulsions et de comportements sexuels. Et ce en association avec tout ou partie des critères suivants:

  • elles passent beaucoup trop de temps à ces fantasmes ainsi qu’à des démarches d’organisation et de planification de leurs futurs comportements sexuels;
  • elles s’engagent de manière récurrente dans ces fantasmes sexuels dans une forme de réponse à des troubles de l’humeur (anxiété, dépression, ennui, irritabilité) ou en réponse à des événements stressants de la vie au quotidien;
  • elles fournissent des efforts répétés (mais infructueux) pour contrôler (ou réduire) de manière significative ces fantasmes, pulsions et comportements sexuels;
  • elles s’engagent le moment venu dans des comportements sexuels sans aucune prise en compte du risque de préjudice physique ou affectif pour elles-mêmes ou pour les autres;
  • chez elles, fantasmes, pulsions et comportements sexuels sont associés à une détresse personnelle ou à une altération du fonctionnement social ou professionnel.

Il existe d’autres critères, d’autres échelles, pour porter le diagnostic d’«assuétude à la sexualité» en sachant bien que sur ce thème l’éventail des comportements qualifiés ou non d’«anormaux» est bien vaste: il va de la multiplication (parfois spectaculaire) du nombre de partenaires plus ou moins consentant(e)s) jusqu’à différents actes pratiqués sous la contrainte; des actes pouvant, de ce fait, être qualifiés d’agressions sexuelles, voire de viols.  Et au risque de se répéter et d’être mal compris dire qu’il faut considérer les personnes «dépendantes sexuelles» comme des personnes qui souffrent; l’apparence du plaisir (sexuel) peut être sacrément trompeuse.  

De 3 à 6 pour-cent de la population touchée

En 2010, au moment de «l’affaire Tiger Woods» (du nom de ce célèbre golfeur surnommé «golfeur pour dames») ou de celle, plus récente et nettement plus médiatisée, de l’ancien directeur général du Fonds monétaire international, nous nous étions rapporté, sur Slate.fr, à un travail mené par le Pr Florence Thibaut (service de psychiatrie CHU de Rouen) chercheuse à l'Institut national français de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Selon elle, cette pathologie affecterait entre 3% et 6% de la population (sexuellement active) et concernerait des hommes dans 80% des cas.

Elle se caractérise par une «fréquence excessive, non contrôlée et croissante, du comportement sexuel qui persiste en dépit des conséquences négatives possibles», étant bien entendu que les pratiques sexuelles sont, du moins en général, «conventionnelles». On n’est donc pas là dans le champ des paraphilies, ces «déviances» ou «perversions» comme l'exhibitionnisme, le fétichisme, ou le voyeurisme.

Pour le Dr Jean-Claude Matysiak, psychiatre, chef de service de la consultation d’addictologie du centre hospitalier de Villeneuves-Saint-Georges, on peut faire un lien avec les problèmes d’alimentation: «Certains sont capables de faire des excès sans être malades. Il y a addiction quand la vie de l’individu est centrée sur le sexe aux dépens du reste. Il peut souffrir simplement de la quantité comme de la qualité.» Selon lui, il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes. «Les deux souffrent dans les mêmes conditions, explique-t-il. Il peut s’agir de la répétition de relations sexuelles avec des partenaires différents comme d’une activité masturbatoire compulsive devant des images pornographiques. Il n’y a pas ici à mon sens de liens directs avec le pouvoir; c’est plutôt une question de personnalités dépendantes. Elles ont un besoin commun de s’affirmer, une quête frénétique d’identité, qu’elles peuvent rechercher dans la conquête du pouvoir ou la multiplication des aventures sexuelles.»

Des définitions très diverses

D'autres spécialistes vont jusqu’à intégrer à l’hypersexualité des éléments aussi hétérogènes que la masturbation compulsive, la dépendance à des drogues illicites ou à des accessoires spécifiques, le sexe anonyme, payant ou intrusif (abus de position sociale...). Peut aussi s'y ajouter la dépendance à des formes anonymes du désir sexuel qu'il s'agisse de pornographie, de sexualité par téléphone ou de «cybersexe» (qui concernerait entre 6% à 9% des hommes internautes qui y consacreraient plus de onze heures hebdomadaires).

Plus généralement c’est l’impossibilité, quoiqu’il puisse en coûter, de résister à ses pulsions sexuelles, c’est l’escalade dans la «sévérité» des activités sexuelles. C’est encore l’accroissement du temps consacré aux «préoccupations» de nature sexuelle, mais aussi et surtout les échecs répétés des tentatives d’autocontrôle et la persistance des comportements en dépit des risques (infectieux, judiciaires) et des conséquences (divorce, perte d'emploi); le tout possiblement associé à un syndrome de sevrage (dépression, anxiété, tentatives de suicide, sentiment de culpabilité). Les spécialistes observent aussi fréquemment une association avec d'autres addictions (alcool ou psychotropes, travail, etc.).

Pour certains il faut au moins deux des cinq caractéristiques suivantes pour porter un tel diagnostic:

  • la drague compulsive avec partenaires multiples (maîtrise de l'anxiété et de l'estime de soi);
  • la fixation amoureuse compulsive sur un(e) ou des partenaires inaccessibles (objet d'amour hyper idéalisé);
  • les rapports amoureux compulsifs multiples (recherche d'une intensité des sentiments dans une nouvelle aventure);
  • les rapports sexuels compulsifs insatisfaisants;
  • l'auto-érotisme compulsif avec masturbations à la fois répétées (de 5 à 15 par jour) et frénétiques (entraînant parfois fatigue et blessures).

Cette dépendance est-elle une cousine des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), l'obsession se focalisant ici sur la recherche d'un partenaire sexuel, d'un lieu approprié pour engager des relations sexuelles etc.? Faut-il traiter «l'hypersexualité» comme les TOC et ce au moyen de médicaments psychotropes antidépresseurs ou anxiolytiques? Sommes-nous ou pas dans le monde de la psychiatrie, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer? «Pour ma part, j'aurais plutôt tendance à situer l'hypersexualité à la lisière du monde des addictions, associant une forme de dépendance comportementale, de troubles de l'humeur et de dépendance affective», explique le Dr Willian Lowenstein, directeur de la clinique française Montevideo (Boulogne) spécialisée dans le traitement des addictions. Peut-être faut-il aussi, pour tenter de comprendre, (re)visiter  Don Juan, le mythe. Avec deux questions en tête. Comment devient-on à la fois «jouisseur et cynique», également «égoïste et destructeur»? Comment soigner Don Juan?

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