Mort d’un enfant: l’utilité des rites

Dernière mise à jour 10/06/14 | Article
Mort d’un enfant: l’utilité des rites
La mort d'un enfant va contre le sens même de la vie. Elle représente une épreuve importante pour l'équilibre psychologique des parents et des soignants qui y sont confrontés. Pour les aider à surmonter une telle perte, les rites et les cérémonies de deuil peuvent être très bénéfiques.

Rite de passage

Les morts et les vivants n'appartiennent pas au même monde. Permettre aux morts de prendre leur place permet aux vivants de vivre leur vie.Presque toutes les sociétés ritualisent la mort et la période qui suit. Bernard Crettaz1, sociologue et ethnologue suisse, souligne l'importance des rites. Constitués d'un ensemble de symboles traduits en comportements, gestes, attitudes, actes et paroles, les rites donnent un sens au passage d'un état à un autre. En séparant la mort et la vie, les rites soulignent le mouvement et instaurent le temps. Ils permettent ainsi de prendre acte des deux métamorphoses les plus importantes de l'humanité: la naissance et la mort. Des rites funéraires religieux traditionnels aux services laïques, c'est à travers les rites de passage que les êtres humains autorisent le défunt à partir, à ne plus faire partie de la communauté des vivants ou, peut-être, à en faire partie d'une autre manière.

La mort d'un enfant

La mort d'un enfant, et encore davantage la mort d'un nouveau-né ou d'un fœtus, renforce la nécessité du rite, les deux métamorphoses étant là en même temps. L'assimilation de la réalité du décès est d'autant plus compliquée que l'être perdu a été peu ou pas physiquement présent. L’union de la vie et de la mort est encore plus abrupte. Aussi bien les parents que les soignants sont confrontés à un impensable: mourir alors qu'on était destiné à vivre, voire mourir sans jamais être né2. Le rite permet d'inscrire l'existence du fœtus décédé dans une réalité tangible avec une identité d'être humain.

La mère a donné vie à un nouveau-né, qui est mort. Le temps de grossesse était son temps de vie. La dissociation de la vie et de la mort ouvre la possibilité d'annoncer la grossesse d'un côté et le décès de l'autre. En donnant un sens et en inscrivant ces deux étapes dans deux temps différents, les parents réussissent plus facilement à trouver les mots pour les mettre en paroles, pour les annoncer à leur entourage, et pour démêler les différentes émotions associées à chacune des étapes. En rendant aux parents la responsabilité de l'accompagnement de leur enfant décédé, l'équipe soignante de l'hôpital leur permet de réparer la dimension mortifère qui s'est collée involontairement à la maternité, habituellement associée à la protection de la vie.

Offrir la possibilité d'en parler

Nombreuses sont les équipes de soins hospitalières qui proposent un accompagnement psychologique ou psychothérapeutique des proches, d’un enfant qui vient de décéder. Or, le besoin de parler n'est pas exclusivement religieux ou psychothérapeutique. Fondateur des « cafés mortels »3), animations pour parler de la mort au bistrot, Bernard Crettaz souligne le besoin fondamentalement humain de parler de la mort. Il décrit le moment intermédiaire où l'être cher qui vient de décéder n'est plus du monde du vivant, mais n'est pas encore du monde des morts. Les proches et les soignants ont besoin d'en parler, de le remémorer, et de laisser une trace pour affronter leur peur d'oublier.

L'espace de parole et de partage offert par les rites est un processus naturel, nécessaire et sain, qui a un effet soignant en soi. La cérémonie du souvenir (http://www.hug-ge.ch/ceremonie-du-souvenir) organisée annuellement par les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), par exemple, offre un espace de rituel pour les enfants disparus trop tôt. La cérémonie s'organise autour d'un conte, en mettant en scène des gestes et des paroles symboliques, avec la possibilité d'accomplir un geste concret. Alix Noble, conteuse et thanatologue, souligne que raconter, c'est mettre des mots sur les émotions qui secouent les humains4). La cérémonie soulage l'angoisse et donne du sens. L'utilisation d'une image suffisamment universelle, à travers le décor, permet de proposer une mise en scène visuelle et d'offrir une alternative aux mots.

Il importe cependant de ne pas confondre le rituel du deuil avec le deuil en tant que processus psychologique, l'un ne garantissant pas l'autre. Les interventions psychothérapeutiques restent parfois indispensables.

De l'expérience individuelle au vécu solidaire

Malgré l'évolution des rites funéraires, qui prennent actuellement des formes de plus en plus personnalisées, la tradition des retrouvailles reste souvent conservée. Le partage à plusieurs permet de faire l'expérience de l'universalité de la mort, le sentiment d'être compris et d'être semblable à d'autres. Les cérémonies, à travers leur accompagnement collectif et la présence d'un geste ancré dans le concret, lancent le questionnement de la mort à tous et à chacun.

L'expérience commune partagée sort les proches et les soignants de leur solitude, elle recrée une communauté2. Les cérémonies offrent une reconnaissance sociale d'une détresse personnelle intense, étape essentielle pour l’intégration et la métabolisation du vécu psychologique. Les rites et pratiques symboliques créent une transition entre le monde professionnel de l'hôpital et le monde personnel, entre l'individuel et le collectif, le médical et le social. Reconnaître la réalité de l'enfant mort permet de valider qu'il y a eu grossesse, une naissance, mais également un acte ou une présence médicaux. Lors d'interruptions thérapeutiques de grossesse, les rites de naissance et d'adieu facilitent le fait d'assumer les actes de mort comme des actes de soin.

 

Références

1. Crettaz, B. Vous parler de la mort. Éditions Ayer PortePlumes, 2003, 103 p.

2. Fellous, M. Autour de l’enfant mort-né, créer un espace rituel pour les parents. L'autre, 2006/3 (7), p. 383-398.

3. Crettaz, B. Café mortels. Sortir la mort du silence, Genève: Labor et Fides, 2010.

4. Noble, A. La mort tout conte fait: des mots pour dire la mort, Le Mont-sur-Lausanne : Ed. Ouvertures, 2011, 231 p.

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