Souffrir de troubles du comportement alimentaire et devenir mère

Dernière mise à jour 08/11/21 | Article
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Pour les femmes affectées par un trouble du comportement alimentaire, la maternité s’accompagne de nouvelles difficultés et de la crainte de transmettre son mal à son enfant.

Anorexie, boulimie et autres TCA

Souvent motivés par la peur de prendre du poids, par une forte préoccupation quant à son apparence et une profonde insatisfaction corporelle, les troubles du comportement alimentaire (TCA) «sont de véritables maladies, précise Nathalie Getz, auteure de J’ai un enfant et je souffre d’un trouble alimentaire*. Ils comptentparmi les problèmes de santé mentale les plus fréquents dans les pays occidentaux». Les plus connus sont l’anorexie (privation volontaire de nourriture) et la boulimie (crises compulsives d’ingestion de grandes quantités de nourriture, suivies de comportements compensatoires tels que vomissements, exercices physiques excessifs, etc.). Mais il y a aussi les accès d’hyperphagie (surconsommation d’aliments mais sans comportement compensatoire), l’orthorexie (obsession de manger de la nourriture saine) et d’autres, qualifiés d’atypiques. Ils ont tous en commun de provoquer une souffrance et peuvent avoir des conséquences psychiques, physiques et sociales graves.

Il n’est pas facile de vivre avec un trouble du comportement alimentaire (TCA). Ce mal, qui apparaît le plus souvent chez les jeunes filles à la puberté, s’accompagne d’une souffrance et affecte la vie quotidienne comme les relations sociales. Mais la situation se complique encore quand ces femmes deviennent mères. Leur principale crainte est alors «de ne pas être en mesure de bien s’occuper de leur enfant et, surtout, de lui transmettre leur trouble», souligne Nathalie Getz, journaliste et thérapeute en approche corporelle, auteure du livre J’ai un enfant et je souffre d’un trouble alimentaire*, illustré par Amélie Buri et publié par l’Association Boulimie Anorexie (ABA).

La maternité n’est pas un traitement

Les premières difficultés apparaissent dès que s’exprime le désir d’enfant. Le TCA engendre parfois une forte maigreur, un arrêt des règles ou un trouble de l’ovulation qui peuvent conduire à une infertilité – d’après les rares données scientifiques disponibles, son taux serait deux à quatre fois supérieur à celui constaté dans la population générale.

Cela n’empêche pas certaines femmes d’espérer que la grossesse soulage leur trouble. Mais c’est souvent l’inverse qui se produit, précise Nathalie Getz: «L’enfant peut faire ressurgir des problèmes non résolus.» Citée par l’auteure, la Dre Sandra Gebhard, médecin-cheffe du Centre vaudois anorexie boulimie du Centre hospitaliser universitaire vaudois (CHUV), le confirme: «La maternité n’est pas un traitement. On sait que la grossesse est une période à haut risque pour les femmes qui souffrent d’un TCA.» Il existe même une forme d’anorexie spécifique aux femmes enceintes, la mummyrexie, qui pousse ces dernières à refuser à tout prix de prendre du poids, au risque de mettre en danger leur santé et celle de leur futur enfant.

Une préoccupation excessive pour le poids de leur enfant

D’autres difficultés apparaissent à l’arrivée de l’enfant. Le trouble alimentaire occupant généralement beaucoup de place dans l’attention de la personne qui en souffre, il lui est parfois difficile de se montrer disponible aux besoins du bébé.

En outre, constate Nathalie Getz, les mères «ont tendance à entretenir une préoccupation excessive pour le poids de leur enfant et son aspect physique, en particulier lorsque c’est une fille et que celle-ci atteint la puberté. Cela peut se traduire par des pratiques alimentaires contrôlantes ou restrictives envers son enfant».

Il semble que les enfants de parents ayant un TCA ont plus de risques que les autres d’en souffrir à leur tour. Des facteurs génétiques pourraient entrer en jeu. Nathalie Getz cite à ce sujet la Pre Nadia Micali, cheffe du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG): «Les études les plus récentes révèlent que la transmission se passe davantage au niveau des pensées et des émotions.» Rien d’étonnant à cela, puisque les enfants ont tendance à prendre modèle sur leurs parents.

En parler, malgré la honte et la culpabilité

Mais alors, que faire ? Les personnes affectées par un trouble alimentaire ressentent souvent honte et culpabilité et, craignant le jugement d’autrui, taisent leur mal – un comportement encore plus marqué chez les hommes, qui, bien que minoritaires (ils représentent moins d’un quart des malades) ne sont pas épargnés. Pourtant, «le premier pas est d’oser en parler, à un proche, à une association comme ABA ou à un soignant», souligne Nathalie Getz. Puis de mettre en place un suivi, psychologique ou somatique, car une boulimie ou une anorexie peut induire des pathologies qu’il s’agit de prévenir.

Il est important aussi d’en discuter avec son fils ou sa fille. «Les enfants ne sont pas dupes, écrit dans le livre d’ABA le Dr Alain Dappen, médecin hospitalier au Service de pédopsychiatrie de liaison du CHUV. Lorsqu’ils ressentent quelque chose, il n’y a rien de pire que de leur faire croire que tout va bien. » Pour autant, souligne Nathalie Getz, «il ne s’agit pas nécessairement de renoncer à la maternité ni de vivre dans l’angoisse des obstacles qui pourraient surgir, mais plutôt de se préparer en commençant par faire le point sur sa situation et sur la place que prend – ou risque de prendre – le trouble dans sa vie et dans celle de la famille».

Le rôle du père

En cas de trouble du comportement alimentaire chez la mère, «le père a un rôle important à jouer: celui de garde-fou», souligne Nathalie Getz, auteure de J’ai un enfant et je souffre d’un trouble alimentaire*. Il doit en effet veiller au bien-être de son enfant. S’il peut parler ouvertement à sa compagne, il peut l’inciter à se faire aider. En outre, «les parents pourront ensemble mettre en place des aménagements qui empêcheront le trouble de trop envahir le fonctionnement quotidien», indique la journaliste. Par exemple, en décidant que ce soit le père qui prenne en charge certaines tâches comme les repas ou les courses. Si la mère n’accepte pas le dialogue, le père, «est encouragé à chercher l’aide qui va lui permettre de cheminer dans son parcours d’homme, de conjoint et de père, précise Nathalie Getz».

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Paru dans Le Matin Dimanche le 31/10/2021.

* Ce livre peut être obtenu gratuitement auprès de l’Association Boulimie Anorexie