Les apports d’hormones ne sont pas efficaces à tous les coups

Dernière mise à jour 07/06/17 | Article
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Une étude européenne dévoile que les personnes âgées, souvent atteintes d’une affection dite infraclinique, ne tirent pas forcément profit d’une supplémentation en hormones thyroïdiennes.

De quoi on parle

Réalisée auprès de 737 personnes âgées de plus de 65 ans, l’étude européenne, menée conjointement avec la Suisse et tout juste parue dans le prestigieux New England Journal of Medicine*, publie des conclusions détonantes. La lévothyroxine, hormone thyroïdienne de synthèse et médicament le plus vendu aux États-Unis, n’apporterait aucun bienfait aux personnes âgées ne présentant qu’une légère hypothyroïdie. Le Pr Nicolas Rodondi, médecin-chef de la Policlinique de médecine à l’Inselspital de Berne, a coordonné le volet suisse de l’étude.

Fatigue, frilosité, mémoire vacillante, moral en berne, prise de poids: les symptômes de l’hypothyroïdie sont pour le moins banals et facilement imputables au surmenage, à un épisode de déprime ou à l’âge. C’est ainsi que ces manifestations peuvent aussi bien survenir sans aucune anomalie physiologique, que correspondre à une hypothyroïdie franche, autrement dit à une difficulté de la thyroïde à produire suffisamment d’hormones.

Pour le savoir, un seul examen, une prise de sang pour doser deux hormones clés: la thyréostimuline (TSH), sécrétée par l’hypophyse – glande située dans le cerveau, à la base du crâne –, et la thyroxine (T4), principale hormone produite par la thyroïde. À noter que la première glande commande l’activité de la deuxième: si la thyroïde ne produit pas suffisamment de T4, l’hypophyse hausse sa fabrication de TSH. Une alerte qui revient, par voie sanguine, à la thyroïde, intimée de rehausser son niveau de production… sauf qu’elle n’y parvient par forcément. Les principales causes de sa défaillance? La thyroïdite de Hashimoto (maladie caractérisée par la production d’anticorps contre la thyroïde elle-même), une ablation totale ou partielle de la thyroïde en raison de kystes ou d’une tumeur, ou encore le manque d’iode. Autant de facteurs qui peuvent éloigner les résultats des normes, situées entre 0,45 et 4,5 mU/L pour la TSH et entre 11 et 20 pmol/L pour la T4 (normes variables selon les tests et les laboratoires).

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Zone grise

Quand la thyroïde s’emballe

Perte de poids, irritabilité, fatigue, tremblements peuvent être les signes d’une hyperthyroïdie, autrement dit d’une production excessive d’hormones thyroïdiennes (la tri-iodo-thyronine, ou T3, et la thyroxine ou tri-iodo-thyronine, souvent appelée T4). Les causes possibles? La maladie de Basedow (pathologie auto-immune), goitre dit «multinodulaire» ou encore inflammation de la thyroïde. Côté prise de sang en cas d’hyperthyroïdie: des hormones T3 et/ou T4 au-delà des normes (chiffres variables selon les tests et les laboratoires), et une TSH effondrée sous la barre des 0,1 mU/L. «L’urgence est alors de calmer la thyroïde, explique le Pr Jacques Philippe, médecin-chef du service d’endocrinologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Le traitement va dépendre directement de la cause.» Parmi les options possibles: un traitement freinant la production d’hormones thyroïdiennes, de l’iode radioactive et parfois la chirurgie.

Mais le diagnostic n’est pas toujours simple. «À l’issue de la prise de sang, le tableau n’est pas forcément clair, explique le Pr Jacques Philippe, médecin-chef du service d’endocrinologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Si la TSH dépasse la norme et que la T4 est effondrée, nous pouvons conclure à une hypothyroïdie nette et prescrire la lévothyroxine pour pallier les manquements de la thyroïde.» Cela touche environ 1% de la population. «Mais le cas le plus fréquent, concernant environ 5% de la population, est une «zone grise», ni normale ni vraiment pathologique, dans laquelle les patients présentent une TSH légèrement trop élevée mais une T4 normale, traduisant une thyroïde juste un peu paresseuse. On parle d’hypothyroïdie «infraclinique», un phénomène souvent lié à l’âge», souligne le Pr Nicolas Rodondi, médecin-chef de la Policlinique de médecine à l’Inselspital de Berne.

C’est précisément sur ce cas de figure que s’est penchée la vaste étude européenne «TRUST» soutenue par le fonds européen FP7, et impliquant une équipe suisse dirigée par le Pr Rodondi, elle-même aidée par le Fonds national suisse. «L’objectif était de voir si des patients âgés de 65 ans et plus et présentant cette hypothyroïdie infraclinique bénéficiaient d’une supplémentation en hormones thyroïdiennes, autrement dit si les symptômes décrits – fatigue, prise de poids, manque de tonus – s’estompaient, poursuit le professeur. La réponse est non. Aucune différence notable n’a pu être établie par rapport à un placebo.» Conclusion? «La prudence s’impose et une profonde réflexion du monde médical est de mise, insiste le Pr Rodondi. Si l’on suit les recommandations actuelles basées sur les normes, 90% des patients suivis dans l’étude auraient dû être mis sous traitement, pour des bénéfices finalement nuls.» Pourtant, les ventes du médicament explosent, en particulier chez les seniors: aux États-Unis, la lévothyroxine est devenue le médicament le plus vendu, au Royaume-Uni il s’est placé au troisième rang, en Suisse l’augmentation de sa prescription est constante.

Prescrit à vie

«En cas de vraie hypothyroïdie, la question ne se pose pas, le traitement est même vital. La thyroïde est l’un des moteurs du métabolisme. En cas de défaillance, le danger est réel, rappelle le Pr Philippe. Mais pour toutes les situations plus ténues liées à l’âge, une prise en compte au cas par cas s’impose. La situation doit être réfléchie avec le patient, en fonction de ses résultats sanguins, de ses symptômes éventuels, de son état de santé. Le traitement est simple et généralement bien toléré, mais le plus souvent, quand il est prescrit, c’est à vie. Reste que concrètement, si la T4 est normale, on ne donne pas de traitement pour une TSH restée sous la barre des 10 mU/L. On ne peut pas mentir à des patients n’ayant qu’une légère augmentation de la TSH en leur disant que leur prise de poids ou leur manque d’élan sont liés à la thyroïde et que la prise d’hormones thyroïdiennes va tout arranger! Ce serait faux et dangereux.»

Deux raisons à cela. La première: la prescription d’hormones thyroïdiennes n’est pas anodine. Les effets secondaires d’un surdosage lié au médicament peuvent être périlleux: en tête, troubles du rythme cardiaque et fragilisation osseuse. La deuxième: fluctuant sans cesse, la TSH revient souvent d’elle-même dans la norme. «Cela arrive dans plus de 50% des cas», souligne le Pr Rodondi. Et de conclure: «Les normes sont des repères, mais les prescriptions en hormones thyroïdiennes ne doivent surtout pas être automatiques.»

Vrai-faux

Aussi vitale que sensible aux aléas de la vie, la thyroïde peut être victime de dérèglements causés par notre histoire et par nos gènes. Aperçu avec le Pr Jacques Philippe, médecin-chef du service d’endocrinologie des Hôpitaux universitaires de Genève.

Les femmes sont plus touchées que les hommes par les troubles de la thyroïde.

VRAI | Dans neuf cas sur dix, les troubles de la thyroïde concernent les femmes. Principale explication: leur prédisposition génétique et hormonale (œstrogènes et progestérone) aux maladies auto-immunes, l’une des causes majeures de l’hypothyroïdie et de l’hyperthyroïdie.

La survenue d’un goitre est directement liée à la thyroïde.

VRAI | Lié à une prédisposition génétique, un goitre – gonflement du cou dans la région de la pomme d’Adam – est le signe d’un dysfonctionnement de la thyroïde ou d’un manque d’iode, bien que cette carence soit devenue rare sous nos latitudes. L’iode est généralement présent dans le sel de cuisine, dans celui qui est utilisé par l’industrie alimentaire, ainsi que dans les produits de la mer, le lait, les fruits et les légumes.

La grossesse est un moment à risque pour la thyroïde.

VRAI | La thyroïdite du «post-partum» peut survenir dans les six mois suivant l’accouchement. Sa particularité: une hyperthyroïdie (surproduction d’hormones thyroïdiennes) apparaît pendant quelques semaines puis laisse place à une hypothyroïdie (défaut d’hormones thyroïdiennes), causant le plus souvent fluctuation du poids et épuisement.

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Références:

- Paru dans Le Matin Dimanche du 21/05/2017.

- *New England Journal of Medicine, Thyroid Hormone Therapy for Older Adults with Subclinical Hypothyroidism, 3 avril 2017.

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