La «polypill», efficace contre les maladies cardiovasculaires mais peu répandue

Dernière mise à jour 27/09/21 | Article
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Réunir plusieurs médicaments en un seul comprimé pour en généraliser l’usage, tel est le concept de la polypill. Pourtant, même si une importante étude vient de confirmer son efficacité dans la prévention des maladies cardiovasculaires, elle peine à émerger dans les pays riches.

L’histoire n’est pas nouvelle. Il y a près de 20 ans, un article du British Medical Journal (BMJ) annonçait l’espoir suscité par la polypill, dont on prédisait, sur la base de modélisations, qu’elle pourrait réduire de 80% le risque de survenue d’accidents cardiovasculaires si elle était prise régulièrement dès l’âge de 55 ans. À une époque où ces maladies représentaient une véritable épidémie au niveau mondial, le BMJ jetait un pavé dans la mare, déclenchant des réactions diverses, entre enthousiasme et réticence. Aujourd’hui, une vaste étude, publiée en janvier dans The New England Journal of Medicine1, relance le sujet et confirme l’efficacité de ce traitement préventif.

Pour ceux qui ne la connaissent pas encore, la polypill réunit, en un seul comprimé, plusieurs molécules visant à contrôler l’excès de cholestérol dans le sang et l’hypertension artérielle, deux facteurs de risque cardiovasculaires. Sa composition peut varier, mais elle contient généralement une statine (un anticholestérol) ainsi qu’un ou plusieurs anti-hypertenseurs, auxquels on associe souvent de l’aspirine. Des substances qui, prises séparément, ont un impact positif sur le risque cardiovasculaire, en prévention secondaire après un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral (AVC) par exemple, mais aussi en prévention primaire, chez les personnes à risque.

Une meilleure adhérence thérapeutique

L’intérêt premier de la polypill est d’éviter la prise multiple des médicaments précités et d’améliorer ainsi l’adhérence thérapeutique des patients, comme l’explique le Pr François Mach, chef du Service de cardiologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG): «On sait que, plus il y a de médicaments à prendre chaque jour, moins les patients réussissent à suivre leur traitement de manière régulière. Le risque d’oubli ou d’abandon est d’autant plus grand que la prescription vise à maîtriser un risque seulement et non à soigner un symptôme.»

La question est alors de savoir si les mêmes molécules, prises ensemble, agissent aussi bien que séparément. Depuis la prédiction dont le BMJ s’était fait l’écho, plusieurs études cliniques, publiées elles aussi dans des revues scientifiques de renom, ont été menées pour le vérifier. Globalement, il en ressort que, «chez les patients à risque, la polypill fait autant, voire mieux que les médicaments seuls. Non seulement elle amène des bénéfices sur le taux de cholestérol et l’hypertension artérielle, mais on observe également une diminution très nette du nombre d’événements cardiovasculaires avec une tendance à moins de mortalité, avec très peu d’effets secondaires», note le Pr Mach. On le sait désormais, l’addition, dans une même pilule, de ces substances ne diminue pas l’action de chacune d’elles. La récente étude parue dans le The New England Journal of Medicine en janvier dernier le prouve une nouvelle fois avec des résultats prometteurs. Menée dans neuf pays différents, cette vaste recherche inclut environ 5700 personnes présentant un risque cardiovasculaire élevé mais n’ayant jamais eu de trouble cardiovasculaire avéré. Les participants ont été suivis pendant plus de quatre ans et demi. Dans un contexte de prévention primaire, les résultats montrent que la prise d’une polypill contenant une statine et trois antihypertenseurs avec aspirine a baissé d’au moins un tiers le nombre d’accidents cardiovasculaires chez les participants qui en ont bénéficié, en comparaison avec ceux des groupes contrôle. Un risque diminué de moitié chez les individus qui l’ont prise régulièrement. Des résultats qui confirment notamment ceux d’une étude iranienne parue dans The Lancet en 2019 2, qui conclut à l’efficacité de la polypill (avec aspirine) dans un objectif double de prévention primaire et secondaire.

Un succès en demi-teinte

On aurait donc tout intérêt à l’adopter, même s’il existe encore, chez certains patients, une ambivalence entre la volonté de rester en bonne santé et la nécessité de se médiquer pour le rester. Du côté des médecins, un suivi moins étroit des patients peut d’autre part inquiéter.

En dehors de ces considérations, il faut reconnaître à la polypill, en plus de son efficacité, sa large accessibilité. En effet, elle a l’avantage d’être bon marché dans des pays comme l’Inde, le Bangladesh, l’Indonésie, la Malaisie, la Tanzanie, la Colombie ou la Tunisie, où elle a été testée. «On estime le coût d’un tel traitement à 15 à 25 dollars par mois, soit moins d’un franc suisse par jour», déclare le Dr Julien Castioni, spécialiste en médecine interne générale au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Mais c’est là que le bât blesse. Si la polypill peine à s’implanter dans les pays riches comme la Suisse, c’est pour deux raisons principales, poursuit le spécialiste: «D’une part, il est probablement plus rentable, pour l’industrie pharmaceutique, de vendre ces molécules séparément. D’autre part, c’est une question de culture. Aujourd’hui, on est dans une médecine qui se veut de plus en plus personnalisée. Or, avec la polypill, on est dans une médecine tout terrain. C’est une stratégie populationnelle, à l’image de la vaccination. Les deux polypills autorisées en Suisse ne contiennent que deux ou trois molécules sans aspirine et se déclinent en sept dosages au total. Ces possibilités sont encore insuffisantes et devraient être multipliées pour s’adapter au mieux à nos patients.»

Quelle que soit sa forme, nous serions nombreux à en profiter. Manque d’activité physique, surpoids, hypertension, cholestérol, tabagisme, diabète… En Suisse romande, «la moitié des plus de 40 ans présente au moins l’un de ces facteurs de risque et 30% en ont deux ou plus», estime le Pr Mach. Sans compter qu’avec l’âge, l’athérosclérose – épaississement et durcissement des artères venant gêner la circulation sanguine – progresse inévitablement. Les médecins généralistes, en première ligne, pourraient jouer un rôle important dans une telle stratégie de prévention.

Car bien que la mortalité par maladies cardiovasculaires ait baissé ces vingt dernières années, grâce à la prévention, aux progrès des médicaments, des techniques d’intervention et de la chirurgie, elle n’en demeure pas moins, en Suisse, la deuxième cause de décès chez les hommes et les femmes des 65 à 84 ans, et la première chez les plus de 85 ans. Polypill ou pas, veiller à son hygiène de vie reste essentiel: «Ce n’est pas parce qu’on met la ceinture de sécurité dans sa voiture que l’on peut conduire n’importe comment», illustre le Dr Castioni. Une alimentation équilibrée et variée, un poids sain, une activité physique régulière sont recommandés. Et bien sûr l’arrêt du tabac, puisque rien ne saurait remédier aux ravages de la cigarette.

On peut tous sauver des vies

La maladie coronarienne peut, pendant de longues années, rester silencieuse. Puis, un jour, c’est un coup de tonnerre dans un ciel bleu. En Suisse, plus de 70% des arrêts cardiaques surviennent à domicile. En cas d’arrêt du cœur, chaque minute compte. «Le taux de survie diminue de 10% toutes les 5 minutes lorsqu’aucun geste de secours n’est dispensé», souligne Christophe Roulin, fondateur de la Fondation «First Responder» dans le canton de Fribourg. Pour faire face à de telles situations, le premier réflexe est d’appeler le 144. La centrale des urgences envoie alors les secours et peut, en parallèle, faire appel à un «first responder» («premier répondant» en français). Via une application smartphone, une personne formée aux gestes de réanimation de base se trouvant à proximité de la victime sera alors alertée. Une fois sur place, le first responder effectue un massage cardiaque et la défibrillation en attendant l’arrivée des secours. Grâce à ce type d’intervention, le taux de survie des victimes augmente considérablement. Au Tessin, canton de référence dans le domaine, il atteint les 57%. De plus, les chances de sortir de l’hôpital dans le même état neurologique qu’avant l’arrêt cardiaque ou avec des séquelles mineures sont clairement supérieures.

Plus d’informations sur la formation de base sur le site internet du Swiss Resuscitation Council: www.resuscitation.ch

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Paru dans Le Matin Dimanche le 19/09/2021.

1. Salim Yusuf et al. Polypill with or without Aspirin in persons without cardiovascular. The New England Journal of Medicine, 2021;384(3):216-228.

2. Gholamreza Roshandel, et al. Effectiveness of polypill for primary and secondary prevention of cardiovascular diseases (PolyIran): a pragmatic, cluster-randomised trial. The Lancet 2019;394(10199):672-683.

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