La médecine chinoise arrive à l'hôpital

Dernière mise à jour 19/11/20 | Article
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Autrefois perçue comme de la poudre aux yeux, la médecine traditionnelle chinoise est de plus en plus acceptée par le monde scientifique occidental. Cette tradition évolue à présent en milieu hospitalier en collaboration avec la médecine conventionnelle.

Lorsque l’énergie circule

Concept clé en médecine traditionnelle chinoise, le Qi (prononcer «chi») est l’énergie qui anime toute chose. Dans notre organisme, c’est lorsqu’elle est déséquilibrée que se manifestent des pathologies. Le Qi circule à travers le corps via des canaux nommés méridiens. Ceux-ci forment un réseau qui connecte tous nos organes. Sur leur trajet se trouvent les points d’acupuncture, qui, lorsqu’ils sont stimulés, permettent de faire circuler l’énergie. A noter qu’il n’existe aucune preuve scientifique de l’existence des méridiens. Pour certains praticiens de la MTC, ces canaux sont au-delà de toute matérialité, alors que d’autres les identifient aux tissus conjonctifs, la trame biologique qui soutient nos organes.

Selon la légende, un empereur mythique nommé Shennong décida de goûter toutes les plantes de la Chine pour en découvrir les propriétés médicinales ou toxiques. On raconte que son ventre était transparent, de sorte qu’il pouvait observer directement les effets des plantes sur son organisme. Grâce à ses expérimentations, il rédigea un ouvrage recensant plus de 360 plantes, animaux et minéraux. C’est ainsi qu’il donna naissance à la médecine traditionnelle chinoise (MTC). Si cette histoire relève de la mythologie, la MTC est bien réelle. Implantée depuis une quarantaine d’années en Suisse, elle se développe à présent au cœur des hôpitaux.

Acupuncture & Co!

La MTC est une tradition vieille de plus de 2000 ans. «Il s’agit en réalité d’une médecine asiatique, car on la retrouve en Chine bien sûr, mais aussi au Vietnam, en Corée et au Japon, explique le Dr Hongguang Dong, médecin spécialiste en MTC à l’Hôpital de La Tour et à Meyrin. Ce système de médecine est profondément ancré dans la culture.» La spécificité de cette tradition est de percevoir l’organisme comme un tout. Les organes sont vus comme liés entre eux, et le corps et l’esprit ne font qu’un. Dès lors, lorsqu’un symptôme se manifeste, il n’est pas considéré comme le signal du dysfonctionnement d’un unique organe, mais comme l’expression d’un déséquilibre général.

Pour constater cette instabilité, le praticien en MTC utilise ses cinq sens. Il observe le patient, le palpe, repère les odeurs qui se dégagent de son corps, tout en l’interrogeant sur ses sensations. Grâce à l’analyse de l’apparence, il tire des conclusions sur le fonctionnement interne de l’organisme.

Une fois le diagnostic posé, la MTC dispose de ses propres méthodes de traitement. Plusieurs centaines de plantes, mais également des éléments minéraux et animaux, sont utilisés pour produire des préparations sur mesure. «La phytothérapie est individualisée: une combinaison de plantes traditionnelles est adaptée en fonction de la pathologie du patient», souligne la Dre Noemi Zurron, médecin spécialisée en MTC au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Vient ensuite l’acupuncture, qui consiste à stimuler des zones précises grâce à de fines aiguilles, pour rétablir l’équilibre énergétique du corps. Les massages énergétiques («Tui Na»), la diététique et les exercices physiques comme le Tai Chi Chuan font également partie de la MTC.

Quand l’Orient rencontre l’Occident

Vision du corps, diagnostic ou traitement, la MTC est très différente de la médecine conventionnelle. Frayant son chemin depuis le 17e siècle, cette tradition a conquis l’ouest dans les années 1970, avec le concours des délégations américaines. Le monde médical accueille alors son arrivée avec méfiance. «Lorsque je suis arrivé en Suisse en 1996 et que j’ai commencé à travailler pour les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), mes collègues ne cachaient pas leur suspicion, se rappelle le Dr Dong. J’ai plusieurs fois entendu dire que je faisais de la magie ou du spectacle.» De l’eau a coulé sous les ponts depuis. Le milieu médical s’est davantage ouvert à la MTC, surtout à l’acupuncture, allant jusqu’à accueillir sa pratique dans les hôpitaux.

Comment deux médecines de conception si différente peuvent-elles collaborer? «Ces deux traditions se complètent. Les deux ont pour but de soigner, mais la médecine conventionnelle met l’accent sur la recherche et le traitement de la maladie, alors que la MTC se centre également sur ce qui maintient les personnes en bonne santé», argumente la Dre Zurron. Cette spécialiste en acupuncture travaille au sein du CHUV, où la discipline se développe dans le cadre du Centre de médecine intégrative et complémentaire. La raison de cet essor ? Une reconnaissance scientifique grandissante, mais également une demande des patients. Dans l’hôpital lausannois, l’acupuncture est utilisée dans les cas de douleurs chroniques ou en oncologie, pour aider les patients à mieux supporter les effets secondaires des traitements anticancéreux. A l’Hôpital de la Tour, le Dr Dong se charge également des problèmes liés à la médecine de la reproduction et à l’endocrinologie.

A Genève comme à Lausanne, ce sont principalement les confrères de la médecine conventionnelle qui redirigent les patients vers le spécialiste en acupuncture. «Nous n’évoluons pas en concurrence, souligne le Dr Dong. La MTC se présente comme une solution parmi d’autres pour prendre en charge une pathologie. Le système idéal, c’est celui où médecine traditionnelle chinoise et médecine conventionnelle travaillent main dans la main.» Une interdisciplinarité que loue également la Dre Zurron: «Il faut prendre le meilleur des deux mondes. Face à un problème cardiaque aigu ou un diabète, nous devons utiliser les moyens puissants de la médecine conventionnelle. En revanche, dans le cas de maladies chroniques comme la douleur chronique, l’acupuncture est une solution intéressante.» Les deux praticiens appellent de leurs vœux une meilleure intégration de la MTC dans la formation des futurs médecins. Si elle fusionne avec la science conventionnelle, peut-être verrons-nous alors émerger, à la croisée du couchant et du levant, une médecine globalisée.

 

Ce qu’en dit la science

Depuis la popularisation de la médecine traditionnelle chinoise (MTC), les recherches s’enchaînent sur l’acupuncture. Son efficacité clinique est maintenant reconnue pour certaines pathologies, comme la douleur du dos, les maux de tête ou les douleurs musculosquelettiques. Du côté des patients, les retours sont dithyrambiques. Peu satisfaits de l’explication des méridiens invisibles (lire encadré), plusieurs scientifiques ont cherché à savoir si l’effet était dû à un effet placebo. Alors qu’un groupe de patients ont été piqués selon les points d’acupuncture, d’autres ont été traités avec des aiguilles plantées aléatoirement (acupuncture simulée), d’autres encore avec des thérapies classiques (kinésithérapie, médicaments, etc.).

Les résultats de ces études sont encourageants: l’acupuncture se montre plus efficace dans la diminution de la douleur que les prises en charge conventionnelles. Et cela est vrai… tant pour l’acupuncture authentique que pour sa version simulée! Que les aiguilles aient été plantées selon les points de la MTC ou aléatoirement ne semble faire aucune différence. L’explication avancée est que la relation particulière entre le patient et le praticien instaurée dans la consultation d’acupuncture (vraie ou simulée) posséderait un effet thérapeutique, le fameux placebo. Autre piste amenée par la recherche: l’insertion d’aiguilles provoquerait la libération de différents neurotransmetteurs impliqués dans la sensation de bien-être et stimulerait la libération de substances anti-inflammatoires.

Alors, effet placebo ou mécanisme incompris? Beaucoup de questions restent ouvertes. Toutefois, force est de constater que l’acupuncture soulage des patients qui souffrent.

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Paru dans Générations, Hors-série «Se soigner autrement – Gros plan sur la médecine intégrative», Octobre 2019.

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