La médecine esthétique séduit les jeunes

Dernière mise à jour 14/09/22 | Article
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Dans une société qui valorise les apparences, difficile de ne pas céder à la mode des injections et autres gestes pour remodeler le visage. Un phénomène qui séduit aussi les moins de trente ans et qui n’est pas sans danger. Décryptage.

Après les lèvres gonflées, place aux grosses fesses

L’acide hyaluronique ne s’injecte pas que sur le visage. Kim Kardashian a popularisé les derrières excessivement rebondis. Pour obtenir un tel résultat spectaculaire, le fitness ne suffit pas. «Effectivement, le métissage des sociétés à travers le monde fait évoluer certains critères de beauté comme la taille et la forme des fesses chez la femme, explique le Dr Jean-François Emeri, médecin au Centre de chirurgie plastique de Lausanne. Vouloir augmenter cette région anatomique par des injections d’acide hyaluronique ou par le transfert de sa propre graisse devrait être proscrit vu les risques d’embolisation dans un gros vaisseau avec, dans de rares cas, des complications très graves.»

Les russian lips, ça vous dit quelque chose? Ce sont des lèvres particulièrement pulpeuses telles que les arborent fièrement un grand nombre d’influenceuses sur les réseaux sociaux. Popularisées par Kim Kardashian (star américaine de téléréalité), elles séduisent de plus en plus de jeunes femmes. «En Suisse, il n’existe pas de statistiques sur les interventions de médecine ou de chirurgie esthétique, explique le Dr Jean-François Emeri, médecin au Centre de chirurgie plastique de Lausanne et l’un des membres fondateurs de la Société suisse de chirurgie esthétique. Aujourd’hui, les réseaux sociaux et l’engouement pour les selfies poussent les jeunes à vouloir s’identifier aux modèles qu’ils trouvent sur les profils influents. Paradoxalement, on vit dans une époque où l’individualisme est très poussé et pourtant un grand nombre de jeunes cherchent à ne ressembler qu’à un seul modèle. Et l’utilisation de filtres à la recherche de l’image la plus parfaite de soi crée un grand écart entre le virtuel et le réel.» Pour coller à cette image, les jeunes femmes (et hommes) ont recours à du maquillage permanent, à des injections de botox ou d’acide hyaluronique, entre autres. 

Injections dans le nez et les lèvres

Alors que le botox paralyse les muscles du visage et atténue ainsi les rides, l’acide hyaluronique comble les espaces creux et permet de gonfler certaines parties du visage. Ces produits sont si populaires que des centres dédiés à ce type d’injections ouvrent un peu partout. Le Dr Stéphane Smarrito, chirurgien esthétique à la Clinique La Prairie à Clarens, constate lui aussi un effet de mode: «La génération actuelle se voit tous les jours dans le miroir des smartphones. Elle se soumet constamment à l’appréciation du groupe. Cela dit, la demande d’embellissement chez les plus jeunes a toujours existé. Aujourd’hui, il y a cependant un engouement pour les injections dans le nez ou dans les lèvres. Je constate également une nette augmentation des demandes pour des rhinoplasties de la part d’une patientèle de plus en plus jeune.» 

Mais à trop vouloir coller à une mode, par nature éphémère, les jeunes ne risquent-ils pas d’avoir des regrets une fois que la tendance suivante aura remplacé l’actuelle? «Oui, il y a souvent beaucoup de désillusion, constate Panteleimon Giannakopoulos, professeur au Département de psychiatrie de l’Université de Genève et chef du Service des mesures institutionnelles à la Direction médicale des Hôpitaux universitaires de Genève. Les modes passent et cette quête d’acceptabilité ne sera jamais satisfaite.» 

Le Dr Emeri précise cependant que «les injections d’acide hyaluronique se résorbent plus ou moins rapidement et ne sont donc pas définitives. Il faut toutefois savoir qu’après chaque injection se forme du tissu cicatriciel. Si le produit est mal injecté ou injecté en trop grande quantité, il y a un risque de nécrose des tissus ou d’enkystement irrégulier. Il y a même eu de très rares cas de cécité lorsque l’acide hyaluronique a été injecté au mauvais endroit.» 

Les médecins seuls habilités

Sans oublier que les instituts qui bradent les prix proposent des produits dont on ne connaît pas toujours l’origine. Il faut impérativement aller chez un médecin pour ce type de traitement. Légalement, ils sont d’ailleurs les seuls habilités à faire de telles injections.

Le Dr Smarrito met également en garde : «À la longue, la peau peut se dilater, ce qui peut se voir. Il ne faut donc pas abuser de ces injections. Pour ma part, je refuse de faire des russian lips. Embellir ou rajeunir un patient ne me pose pas de problème, mais je refuse de le transformer. Je ne suis pas un marchand, le patient n’est pas un client. Il y a d’ailleurs trop de sollicitations publicitaires de la part des cliniques. Je suis là pour donner des conseils, analyser le problème avec le patient et proposer ensuite des solutions. L’essence de mon métier, c’est de faire de la médecine !» Le Dr Emeri partage cet avis: «En tant que chirurgien esthétique, j’ai une éthique médicale et je ne proposerais par exemple jamais un lifting à une ou un jeune de 25 ans.»

Apparences et conséquences

Vouloir ressembler à tout prix à une star de téléréalité peut avoir des conséquences sur l’état de santé psychique de la personne. «Les adolescents existent souvent grâce au groupe et ils ont besoin de s’identifier à lui, explique Panteleimon Giannakopoulos, professeur au Département de psychiatrie de l’Université de Genève. Aujourd’hui, les images auxquelles ils s’identifient manquent de profondeur. Elles frappent par leur puissance et leur beauté, mais tout cela reste très peu élaboré sur un plan émotionnel.»

Pour le spécialiste, la culture de l’immédiateté pousse les jeunes à trouver des solutions pour changer vite d’apparence. Cela peut cacher une pathologie psychiatrique ou en créer une. «Si le résultat obtenu par la chirurgie esthétique ne plaît pas, la personne peut faire une forte réaction dépressive. D’autres, en revanche, ne parviendront plus à s’arrêter, un peu à l’image des anorexiques qui ne se trouvent jamais assez maigres.» Sans oublier les cas de dysmorphophobie (crainte obsédante d’être laid) qu’il convient de dépister: «Certains jeunes se focalisent sur un élément anatomique et cherchent par tous les moyens à le changer, explique le Dr Stéphane Smarrito, chirurgien esthétique à la Clinique La Prairie à Clarens. C’est parfois un problème d’ordre psychiatrique et ils ne seront jamais satisfaits du résultat.»

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Paru dans Le Matin Dimanche le 28/08/2022

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