Surconsommation d'antibiotiques: il faut agir

Dernière mise à jour 11/09/12 | Article
Surconsommation d'antibiotiques
25000 patients meurent chaque année en Europe suite à une infection provoquée par des bactéries multirésistantes.

Depuis des temps immémoriaux, les bactéries colonisent le sol, l’eau, les plantes, les animaux et l’homme, souvent pour le meilleur, mais parfois aussi pour le pire.

L’apparition de la vie est intimement liée à celle des microbes. Il est donc d’une logique biologique tout à fait élémentaire que ces microbes continuent d’évoluer et d’adapter leurs relations avec leur environnement, y compris avec l’environnement modifié que leur impose notre société moderne. Leur adaptation – une évolution naturelle – à nos traitements antibiotiques est accélérée par notre mode de consommation des médicaments et notre mode de vie. (voir également l’article Les bactéries font de la résistance)

La vie moderne, un facteur de propagation

Nous observons actuellement à travers le monde un phénomène de dissémination de bactéries multirésistantes aux antibiotiques. Ces bactéries profitent de tous les moyens pour se propager, y compris l’avion, en colonisant l’intestin ou en se fixant sur la peau d’un voyageur, le plus souvent en bonne santé. Ces porteurs transitent par plusieurs aéroports, certains d’importance internationale. Ils véhiculent des germes pathogènes qui iront ensuite se répandre dans les capitales du monde entier, puis dans les villes voisines et finalement dans les hôpitaux de province. Nous vivons à l’ère de la dissémination mondiale des maladies infectieuses. Dans un mouvement de prévention imposé par les offices de santé publique nationaux, nous vivons à l’ère de la surveillance mondiale des bactéries multirésistantes, véritables bombes à retardement dans notre système de santé.

Une «sélection» des microbes résistants

Les bactéries n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Pour empêcher les antibiotiques d’agir, elles ont déjà inventé des stratégies très variées, allant de la dégradation de l’antibiotique jusqu’au barrage à sa pénétration, ou même à son expulsion. Leur résistance est parfois naturelle. Mais elles peuvent également l’obtenir par des mutations ou par l’acquisition de matériel génétique. Un scientifique a comparé un jour la facilité qu’ont les bactéries à échanger du matériel génétique à celle que nous avons d’échanger des e-mails… Le cumul de ces différents facteurs a comme résultat une augmentation de la résistance aux antibiotiques.

Au commencement, le nombre de bactéries devenues résistantes par mutation ou par transfert d’un gène de résistance est peu élevé. Il suffit pourtant que ces microbes entrent en contact avec l’antibiotique concerné pour que les souches résistantes deviennent dominantes. C’est ce que les scientifiques appellent la sélection de microbes résistants. Peu importe l’endroit de l’émergence de la résistance, la diffusion de ces souches résistantes est telle que leur répartition est maintenant mondiale. Les scientifiques tentent maintenant de représenter sur des cartes géographiques l’augmentation de la résistance, un peu comme les prévisions météorologiques anticipent un ouragan…

Les professionnels de la santé tirent la sonnette d’alarme. Bien qu’il subsiste des inégalités géographiques dans les phénomènes de résistance, ils notent l’émergence d’un couple infernal que l’on peut schématiser ainsi: virulence + résistance = victoire du microbe au sein des communautés infectées. L’évolution vers la multirésistance, c’est-à-dire vers une résistance simultanée à plusieurs antibiotiques, est le cauchemar récurrent des médecins infectiologues du monde entier. De plus, les coûts supplémentaires engendrés par ces multirésistances sont déjà énormes et vont en augmentant.

Des solutions existent

Il faut agir. Oui, tout de suite. Mais comment?

La vigilance maximale devrait être observée en ce qui concerne la prescription des antibiotiques. Il y a toujours et encore trop de prescriptions d’antibiotiques injustifiées et/ou inadaptées. Grâce à des campagnes d’information télévisées, la consommation des antibiotiques en France a fortement diminué entre 2000 et 2007. Une campagne d’information choc a été répétée chez nos voisins et circule actuellement sous la forme de spots publicitaires télévisés. Il faut se rendre compte qu’il n’y a pas si longtemps que cela, également dans nos contrées, et hors de toute rationalité, les antibiotiques étaient souvent prescrits dans le cas d’une maladie virale ou d’une simple angine. Un changement d’attitude s’impose pour faire régresser autant que possible le phénomène d’acquisition de résistances.

Tout d’abord, il est salutaire de rappeler que la prescription personnelle d’antibiotiques a un impact collectif et représente de plus un risque individuel. Les bactéries qui nous habitent (notre flore personnelle) représentent le terrain de base de la sélection des futures bactéries résistantes.

Réduire le nombre de traitements par antibiotiques laisse entrevoir la possibilité de faire diminuer le nombre de souches résistantes. Deux pays parmi d’autres se sont déjà lancés dans cette politique : la Finlande et l’Islande, qui ont mené une politique nationale de réduction de la consommation d’antibiotiques. Elles ont obtenu des résultats chiffrés sur une baisse de la résistance de Streptococcus pyogenes à l’érythromycine et des pneumocoques à la pénicilline. Il faut donc lutter aujourd’hui contre la surconsommation d’antibiotiques pour préserver la sensibilité des germes à ces molécules. Il s’agit en fait de préserver l’efficacité des antibiotiques actuellement disponibles pour le traitement des maladies infectieuses. Le nombre de nouveaux antibiotiques produits par l’industrie diminue en effet depuis de nombreuses années, alimentant les craintes des professionnels de la santé.

Médecins, patients, politiques : une responsabilité partagée

C’est la responsabilité du médecin d’assurer la justesse et la fiabilité de son diagnostic en ce qui concerne le germe responsable de l’infection. C’est lui qui doit renoncer à un traitement par antibiotiques dans le cas de maladies d’origine virale, qui doit insister sur l’importance de l’hygiène hospitalière et de la désinfection des mains des soignants. A lui de choisir et doser le traitement de manière optimale dans la durée et dans les concentrations administrées. Dans certains pays, comme en Inde, l’achat d’antibiotiques est libre et n’est pas réglementé par la délivrance d’une ordonnance. La réduction de la consommation d’antibiotiques en Asie du Sud ne pourra donc se faire par la seule conscience professionnelle des médecins, mais demande une réglementation légale.

Une grande part de responsabilité revient également aux malades, qui peuvent éviter certaines contaminations: par une meilleure hygiène de vie, en se faisant vacciner, en désinfectant des plaies légères sans recourir à des agents antibiotiques, et en respectant les durées de traitement conseillées s’ils se soignent par des antibiotiques. En effet, les sous-dosages augmentent les cas d’émergence de résistances bactériennes.

Ce message s’adresse à tous, politiques, médecins prescripteurs, microbiologistes, pharmaciens, infectiologues hospitaliers, sans oublier les malades et leurs proches. L’évaluation de l’efficacité du soin doit prendre en compte la préservation de l’effet bénéfique des antibiotiques. C’est la règle d’or à appliquer pour que les générations futures puissent également bénéficier de ce cadeau que sont les antibiotiques et dont nous bénéficions grandement depuis deux tiers de siècle. Et pour faire cesser les souffrances des quelque 25000 patients décédés annuellement en Europe suite à une infection causée par des bactéries multirésistantes.

Les résistances bactériennes aux antibiotiques sont donc l’affaire de tous.

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