Les traitements antibiotiques sont trop longs

Dernière mise à jour 22/11/20 | Article
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Un usage plus restreint des antibiotiques ne diminue pas leur efficacité, selon une étude suisse. Des conclusions importantes dans la lutte mondiale contre l’apparition des résistances.

Moitié moins d’antibiotiques pour un traitement tout aussi efficace. Ce sont les résultats d’une nouvelle étude* menée par les universités de Genève et Lausanne, les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et l’Hôpital de St-Gall. Ces travaux donnent de l’espoir dans la lutte contre l’augmentation des résistances aux antibiotiques, un problème majeur de santé mondiale. Depuis plusieurs années, réduire la durée des traitements fait partie des pistes principales pour combattre ce fléau. Mais il manque encore des données scientifiques pour inciter les médecins à changer en profondeur leurs habitudes de prescription. D’où l’importance de l’étude romande et St-Galloise.

Les chercheurs se sont penchés sur une pathologie très fréquente dans les hôpitaux: la bactériémie. Il s’agit d’une infection du sang, souvent provoquée par une infection urinaire qui se généralise. La plupart du temps, le germe responsable est Escherichia coli, le plus répandu en Suisse. Pour lutter contre cette infection, l’habitude est de prescrire des antibiotiques pendant 14 jours. «Nous avons divisé les 500 participants en trois groupes, explique Angela Huttner, infectiologue aux HUG et auteure de l’étude. Le premier a reçu un régime habituel de 14 jours d’antibiotiques. Le second, un traitement de 7 jours et le dernier a vu la quantité de médicament adaptée au jour le jour selon le niveau d’inflammation détecté dans l’organisme.» Les résultats sont clairs: le traitement a eu la même efficacité dans les trois groupes. Les chercheurs recommandent donc de diminuer de moitié la durée de la prescription pour les bactériémies.

Cystites: pas d’antibiotique à tout prix

Les infections des voies urinaires basses sont généralement traitées à l’aide d’antibiotiques. Pourtant, 30% d’entre elles disparaissent spontanément, en buvant beaucoup d’eau. Aux personnes en bonne santé mais qui souffrent de cystites à répétition, la Dre Angela Huttner, infectiologue aux HUG, recommande une prescription retardée. «L’inflammation peut être traitée pendant 2 à 3 jours avec un antidouleur pour soulager le patient. Si au-delà de ce délai les symptômes persistent, il faut alors prendre un antibiotique. Mais dans certains cas, l’infection aura disparu d’elle-même et cela pourra donc être évité.» A noter qu’il est toutefois important d’éviter l’auto-médication et de toujours en discuter avec son médecin traitant.

Trop de prescriptions

A ce jour, presque un patient hospitalisé sur deux reçoit des antibiotiques. Pourtant, au-delà du problème global des résistances, l’antibiothérapie peut avoir des effets négatifs sur l’organisme, comme le développement d’allergies ou l’altération du microbiote (la flore bactérienne qui se trouve, par exemple, dans le système digestif). Raccourcir la durée du traitement permet d’agir positivement sur tous ces facteurs.

Selon plusieurs études, 20 à 50% des prescriptions d’antibiotiques sont inappropriées, voire inutiles. L’autre piste est donc, dans certains cas, de purement et simplement renoncer au traitement. «Les antibiotiques sont souvent indispensables pour soigner le patient, rappelle la Dre Gaud Catho, cheffe de clinique dans le Service de prévention des infections aux HUG. Mais il arrive aussi que des médecins en prescrivent pour des bronchites ou des pharyngites, par exemple, qui s’avèrent finalement virales. Dans ce cas, il serait bon d’attendre un peu avant de recourir immédiatement aux antibiotiques.»

 Des médecins résistants

Prescrire des antibiotiques fait partie d’une longue tradition. «Certaines durées de traitement ont été fixées de manière un peu arbitraire, voire même historique, en se basant par exemple sur le calendrier lunaire, regrette la Dre Catho. Il devient donc urgent de les remettre en question.» Mais faire changer des habitudes bien ancrées est un combat de longue haleine. Beaucoup de médecins sont rassurés par les prescriptions longues, qui permettent d’éviter au maximum les récidives. De plus, il est souvent plus difficile de se contenter d’observer avant d’agir, d’où une certaine réticence de la part du personnel soignant. «Lorsqu’une grande étude randomisée est publiée dans un journal scientifique de renom, il faut en moyenne dix ans pour qu’un changement soit observé dans les pratiques quotidiennes, relève Angela Huttner. Mais je suis optimiste, cela vaut vraiment la peine d’apporter toujours plus de preuves scientifiques dans ce sens.»

Personnaliser les traitements

Changer les pratiques passe aussi par la mise en place de certains outils. Aux HUG, la Dre Catho travaille sur le développement d’un logiciel de conseil à destination des médecins. Le praticien rentre le diagnostic du patient dans le système informatique. Une molécule à prescrire lui est alors proposée, avec une durée de traitement. «Pour une pneumonie, les recommandations officielles indiquent 5 à 7 jours, illustre la Dre Catho. Les médecins ont donc souvent tendance à prescrire la durée maximale recommandée par sécurité. Or, notre logiciel recommande 5 jours par défaut. Si la situation du patient le justifie, le médecin peut décider de prolonger le traitement.» Grâce à ce système, les prescriptions sont facilement accessibles au médecin et pourraient être globalement raccourcies.

La médecine personnalisée offre également quelques solutions. La Dre Huttner s’est quant à elle penchée sur la protéine CRP, un biomarqueur qui indique le taux d’inflammation dans le corps. Cet examen est déjà réalisé très fréquemment lors d’une hospitalisation. Il est bon marché (environ 5 chf) et les résultats sont disponibles en quelques heures. Un taux de protéine CRP bas pourrait être un bon indicateur pour décider de stopper le traitement antibiotique. «L’idée est d’adapter le régime à chaque patient selon ses caractéristiques et celles de la maladie, explique la Dre Huttner. Cela permettrait de réduire encore plus la dose médicamenteuse, sans perte du bénéfice thérapeutique.» Des avancées scientifiques qui permettront peut-être de faire évoluer les notices des fabricants et les habitudes des médecins au cours des prochaines années.

Pénicilline: suis-je vraiment allergique?

Certains patients se déclarent «allergiques à la pénicilline», une substance présente dans beaucoup d’antibiotiques de première ligne. Ces personnes ont un jour eu une petite réaction cutanée après avoir consommé un antibiotique et dès lors signalent cette allergie lorsqu’ils consultent. En conséquence, les médecins ne peuvent pas prescrire certains traitements courants qui ont l’avantage d’avoir peu de toxicité. Ils doivent alors recourir à des antibiotiques de plus large spectre, qui augmentent le risque de résistance. «Il s’avère pourtant que beaucoup de ces patients ne sont en réalité pas allergiques, explique la Dre Gaud Catho, cheffe de clinique dans le Service de prévention des infections aux HUG. La réaction cutanée pouvait être liée à autre chose, comme une infection virale.» Pour retirer cette «fausse étiquette», les médecins sont encouragés à discuter avec la personne pour comprendre comment des éventuelles réactions à la pénicilline se sont manifestées dans le passé. Si nécessaire, une consultation et des tests chez un allergologue peuvent être effectués.

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*Dach E, Albrich WC, Brunel A, et al. Effect of C-Reactive Protein–Guided Antibiotic Treatment Duration, 7-Day Treatment, or 14-Day Treatment on 30-Day Clinical Failure Rate in Patients With Uncomplicated Gram-Negative Bacteremia: A Randomized Clinical Trial. JAMA. 2020

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Paru dans Le Matin Dimanche le 22/11/2020.

   

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