Les limites acceptables de la procréation médicale assistée

Dernière mise à jour 11/04/12 | Article
Fécondation in vitro
Est-il acceptable d'avoir un bébé après la ménopause? Quels sont les risques pour la mère et l'enfant?

Les faits

Début 2012, une femme de 66 ans, pasteure à la retraite à Coire (GR), a donné naissance à des jumeaux par le biais d'une fécondation in vitro avec don d'ovocytes. L'implantation a eu lieu en Ukraine, la pratique étant interdite en Suisse. Ce nouveau record national a suscité un torrent de protestations.

La vie d’une femme est rythmée par de nombreuses étapes, dont l’une des plus déterminantes est la ménopause. A 41 ans, en moyenne, son cycle hormonal décline pour finir sur une absence totale de fécondité, et par là-même une impossibilité à produire des ovules. Pour ces femmes désireuses malgré tout d’avoir un enfant alors qu’elles en sont désormais incapables, il existe une solution controversée: la fécondation in vitro (FIV) par don d’ovocytes. «Interdite en Suisse, cette méthode a été développée pour des femmes ayant une insuffisance, ou absence totale, de la fonction ovarienne, explique le Dr Nicole Fournet Irion, gynécologue, spécialiste de la médecine de reproduction. Le but de cette démarche est de les aider à avoir des enfants, grâce à l’ovule d’une autre femme, lorsqu’elles sont en âge de procréer et pas au-delà». Concrètement, le médecin implante un embryon produit en laboratoire suite à la fécondation de l’ovule d’une donneuse et du sperme, soit du conjoint soit d’un donneur. Un cycle ovarien artificiel sera créé chez la future mère afin qu’elle puisse recevoir les embryons dans les meilleures conditions tandis que la donneuse, elle, devra suivre un traitement de stimulation hormonale.

D.R.

Un choix condamnable?

Cette pratique est fortement déconseillée par les sociétés médicales chez les femmes ménopausées ou ayant atteint l’âge où il n’est plus «normal» d’avoir des enfants. Faire le choix d’une grossesse tardive doit-il alors de facto être condamné? «Les choix reproductifs font partie des libertés que l’on considère en général comme les plus défendables. Il est primordial que l’on puisse décider si on souhaite avoir des enfants, quand et avec qui on veut les faire, souligne Samia Hurst, médecin et bioéthicienne. Imposer des limites nécessite des raisons extraordinairement solides, tel que l’intérêt de l’enfant».

Au-delà des considérations sur le geste de la mère, c’est en effet bien souvent l’avenir de l’enfant qui pose problème: sa mère sera-t-elle à ses côtés assez longtemps, aura-t-elle la force de l’élever? «Devenir mère à un âge où l’on sait que l’on aura moins de chances d’élever ses enfants jusqu’à la majorité, peut être critiqué, continue Samia Hurst, mais on peut aussi prendre le contre-pied: l’interdire reviendrait à dire qu’il aurait mieux valu que cet enfant ne naisse pas du tout. C’est un argument un peu étrange. Perturbant, même, surtout si l’on compare cette situation à d’autres. Cette femme n’est pas la première mère célibataire de l’histoire, ni la première dont l’espérance de vie n’est pas de 40 ans. Il existe aussi des femmes plus jeunes qui ont des problèmes de santé graves et dont on ne critique pas la décision d’être enceinte».

Un risque d’exploitation

L’intervention d’une donneuse d’ovule représente par contre un enjeu éthique important. Dès lors, en effet, la technique de procréation peut potentiellement reposer sur l’exploitation d’autrui. Dans de nombreux pays, les donneuses sont rémunérées pour leur service et il arrive que cette somme d’argent détermine leur choix. «Le traitement hormonal est lourd, l’argent offert aux donneuses ne change généralement pas le cours de leur vie de façon décisive, l’information qu’elles reçoivent est incertaine, leur liberté de choix est limitée: tout cela n’est donc pas acceptable».

Les risques pour la donneuse sont en effectivement bien réels, rappelle le Dr Fournet Irion: «Lors d’un don d’ovocytes, il peut y avoir diverses complications consécutives à la stimulation ovarienne et à la ponction ovocytaire. Le syndrome d’hyperstimulation ovarienne, qui se produit dans 1 à 4% des cas est particulièrement fréquent chez les femmes jeunes. Il s’agit d’une réponse excessive à la stimulation ovarienne, qui s'accompagne d'une distension du ventre due à l'accumulation de liquide, de nausées, et, parfois, de difficultés respiratoires. Cette situation augmente de plus le risque de thrombose veineuse.» Quant à la future mère, elle se met elle aussi en danger: «Le vieillissement du corps est de manière générale associé à une augmentation des problèmes cardiovasculaires, problèmes qui augmentent d’autant plus lors d’une grossesse, continue le Dr Fournet Irion. Ces femmes sont également plus à risque de développer une hypertension gravidique et un diabète. Elles encourent également des risques cardiovasculaires tels que l'infarctus ou l'accident vasculaire cérébral, complications qui restent exceptionnelles chez la femme en âge de procréer».

Ça ne fait que commencer…

Avoir une mère âgée de 66 ans, ce n’est au final «certainement pas une situation idéale pour l’enfant, mais faut-il pour autant décider que sa vie va être si compliquée qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue, qu’il aurait mieux valu ne pas naître et, pour la mère, qu’il aurait été mieux pour elle de ne jamais avoir d’enfant, qu’elle se trompe du tout au tout?» s’interroge Samia Hurst.

Les enjeux éthiques sont à la base des discussions qui entourent ces naissances, et lorsque l’on sait qu’avec une stimulation hormonale, les médecins parviennent à rendre un utérus prêt à accueillir un embryon quasiment à n’importe quel âge et, qu’en parallèle, l’espérance de vie ne fait qu’augmenter… le débat n’est pas prêt de se terminer.

Le don d’ovule interdit en Suisse

En Suisse, seule la fécondation in vitro homologue, c'est-à-dire avec les propres ovules de la femme, est autorisée. «Cela consiste à faire une stimulation ovarienne chez la femme afin de l’encourager à développer plusieurs ovules qui seront ensuite fécondées par le sperme de son conjoint ou d’un donneur», explique le Dr Fournet Irion. D’après la loi sur la Procréation Médicalement Assistée, le don d’ovule ou la congélation d’embryons sont donc interdits.

Vers une grossesse multiple

Les femmes ayant fait le choix de la FIV se retrouvent souvent mère de jumeaux, voire plus. Une situation que les médecins tentent de contrôler. «En général, une femme ne peut pas avoir plus d’enfants que le nombre d’embryons transférés. En Suisse, la loi limite ce nombre à trois, explique le Dr Fournet Irion. Dans les pays scandinaves, on transfère de plus en plus souvent un seul embryon de façon à empêcher le risque de grossesse multiple. Tout en sachant que pour avoir des chances raisonnables de grossesse, les spécialistes sélectionnent, avant le transfert, l’embryon qui a les meilleures probabilités de s'implanter dans l'utérus. En Suisse cette sélection est interdite. Nous transférons alors deux embryons pour garder un taux de grossesse satisfaisant, car si on n'en transfère qu'un seul en l'absence de sélection, on réduit de 50% les chances d’avoir une grossesse. Considérant que le traitement est lourd psychologiquement et financièrement (il n'est pas pris en charge par la Lamal), cela a toute son importance».

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