Pr Patrice Mangin: «La médecine forensique s’occupe aussi des vivants»

Dernière mise à jour 24/11/15 | Questions/Réponses
Pr Patrice Mangin: «La médecine forensique s’occupe aussi des vivants»
Il a notamment été mandaté pour élucider les causes du décès de Yasser Arafat ou de Lady Diana. A la veille de son départ à la retraite, le professeur Patrice Mangin, Directeur du Centre universitaire romand de médecine légale, nous reçoit dans les tout nouveaux locaux du Centre pour évoquer ses 40 ans de carrière. Il nous parle de médecine forensique, une discipline médicale à part qui effraie autant qu’elle fascine.

P.S.: On l’ignore souvent, mais le champ d’activités du Centre universitaire romand de médecine légale dépasse de loin la pratique d’autopsies. Pouvez-vous nous en dire plus?

P.M.: La réalisation d’expertises médico-légales pour rechercher les causes de morts violentes ou suspectes à la demande des autorités judiciaires locales est en effet l’activité la plus connue du grand public. Mais la médecine forensique s’occupe aussi des vivants. Nous constatons les lésions subies par les victimes de violences pour prouver la matérialité des faits. Au Centre hospitalier universitaire vaudois existe d’ailleurs l’Unité de médecine des violences. Toute personne victime d’une agression peut se faire examiner et obtenir un constat de ses blessures en vue d’un dépôt de plainte.

Nous réalisons également des expertises dans des affaires de responsabilité médicale, si le patient n’a pas reçu les soins qu’il pensait recevoir. Nous faisons aussi des expertises d’âge chez les migrants ou chez des personnes prises dans des affaires de vol qui cherchent à échapper à la législation pour adultes. Idem pour les états d’ivresse ou d’imprégnation alcoolique, lorsqu’un laps de temps s’est écoulé entre les faits (un accident de la route par exemple) et la prise de sang pour établir le taux d’alcoolémie.

Nous avons également différentes activités de laboratoire, comme la recherche de toxiques à la demande de la police ou de la médecine légale pour déceler la présence de stupéfiant lors d’un décès. Le laboratoire de génétique forensique s’occupe quant à lui des empreintes génétiques, par exemple pour déterminer l’auteur d’une trace ou dans des cas de recherches en paternité.

Le laboratoire suisse d’analyse du dopage est l’un des laboratoires internationaux de l’Agence mondiale antidopage. Il participe aux contrôles effectués lors des grandes manifestations sportives internationales, notamment les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football.

L’unité de médecine et psychologie du trafic est quant à elle mandatée pour des expertises sur l’aptitude à conduire d’un automobiliste, en cas de consommation de substances (alcool, stupéfiants, médicaments), de maladie ou de vieillissement.

Sur notre site de Genève, nous faisons notamment de la médecine légale humanitaire. Avec la collaboration d’organisations non gouvernementales, nous intervenons pour donner notre avis sur des cas de mauvais traitements en prison ou des actes de torture par exemple.

Qu’est-ce qu’une mort suspecte ou violente?

Une mort suspecte est un décès dont les causes ne sont pas claires, ce qui peut arriver lors d’un décès sur la voie publique (accident de la route par exemple). En cas de doute sur l’implication légale d’un tiers, le procureur va demander une expertise médico-légale. La famille ne peut s’y opposer. Concernant les morts violentes, on peut citer le suicide, l’accident, l’homicide, etc.

Votre centre intervient régulièrement sur la scène internationale. Comment votre réputation s’est-elle construite?

Nous devons sans doute notre réputation à notre expertise, à notre expérience, à notre disponibilité, mais aussi au bouche-à-oreille et à notre présence dans les congrès. En ce qui concerne les affaires politiques, la neutralité suisse joue certainement un rôle. Tout comme l’image de la qualité suisse.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants?

Le souvenir de l’exhumation de Yasser Arafat. Ce n’est pas donné à tout le monde…

Je me souviendrai toujours également de l’affaire de deux Yéménites, trouvés pendus dans leur cellule à Guantanamo. Les Etats-Unis ont présenté ces cas comme des suicides. Un constat refusé par les familles. Nous avons alors été mandatés, par l’intermédiaire d’une ONG défendant les droits de l’Homme, pour le vérifier. Nous sommes partis avec 40 kilos de matériel. J’avais emmené avec moi une collaboratrice, une belle femme en tenue européenne décontractée et peu conventionnelle pour ce pays. Les Yéménites qui nous ont accueillis, avec leur poignard sur le ventre, nous ont demandé qui était cette femme. Ils ont eu du mal à l’accepter. Mais à la fin, ils lui ont offert une burqa comme cadeau de départ. C’était de l’humour! L’autopsie a été pratiquée en public à l’Hôpital militaire. Je sentais quelque chose de dur dans mon dos. C’était la pointe d’une kalachnikov d’un soldat penché sur mon épaule pour regarder mon travail. Une conférence de presse a été organisée dans un hôtel pour faire part du diagnostic. Il a fallu annoncer aux 40 personnes présentes que ces hommes n’avaient pas été torturés, qu’ils avaient été bien nourris. Nous n’étions pas très à l’aise.

A la fin des années 90, nous nous sommes rendus au Timor oriental pour investiguer des cas de tortures et de crimes contre l’humanité. Cette ancienne colonie portugaise, puis indonésienne, a eu accès à son indépendance dans la violence. Il y a eu des exactions épouvantables. Je n’ai jamais vu un pays aussi saccagé. A cause de la présence de crocodiles, l’armée nous accompagnait dans les estuaires pour repêcher les corps. On y est resté dix jours. L’ONU a finalement repris l’affaire. Il y avait beaucoup trop à faire.

Bio express

09.07.1950: Naissance à Douala au Cameroun.

1967-1973: Etudes de médecine à Paris.

1978: Assistant à l’Institut de médecine légale de Strasbourg.

1978: Docteur en médecine.

1985: Docteur ès sciences.

1990: Professeur de médecine légale, directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg.

01.09.1996: Nomination comme directeur de l’Institut de médecine légale de Lausanne.

2003-2006: Doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne.

01.10.2007 jusqu’à aujourd’hui: Directeur du Centre universitaire romand de médecine légale, Professeur de médecine légale à la Faculté de biologie et de médecine de Lausanne et à la Faculté de médecine de Genève.

Vous faites de la médecine légale depuis 40 ans. Quelles sont les évolutions notoires dans cette branche de la médecine?

La médecine forensique est devenue beaucoup plus scientifique. Elle emprunte désormais à toutes les disciplines (psychiatrie, biologie, médecine interne, radiologie, laboratoire, etc.). C’est fini le temps du médecin légiste solitaire se déplaçant avec sa table et ses tréteaux. Quand j’ai commencé, c’était une médecine exotique. On était considérés comme des gens particuliers. Depuis dix ans, grâce aux Experts, Bones ou aux romans de Patricia Cornwell, l’image de la profession a changé. Aujourd’hui, je reçois chaque semaine des lettres d’étudiants qui me demandent comment on devient médecin-légiste. Une autre évolution réside dans la féminisation de la profession.

Et sur le plan technique?

Les progrès sont immenses. En histopathologie forensique, nous pouvons disposer de marqueurs immunohistochimiques permettant de révéler des pathologies autrement difficiles à mettre en évidence. La chimie clinique post mortem, à condition d’être bien interprétée, conforte des diagnostics d’affection métabolique. L’analyse toxicologique est plus sensible et beaucoup plus performante. La découverte de l’ADN a été une révolution. Avant, pour effectuer une analyse de l’ADN, il nous fallait une tache de sang de la grandeur d’une pièce de cinq francs, tandis qu’aujourd’hui quelques cellules suffisent. A la fin des années 90, il y a également eu l’arrivée de l’imagerie (CT Scan), puis celle de l’angiographie qui permet d’opacifier les vaisseaux.

Quel est l’apport de l’imagerie médicale en médecine forensique?

L’imagerie médicale facilite les investigations. Tous les corps passent d’abord au scanner. Les résultats vont orienter le travail du médecin légiste. Nous avons également recours à l’angiographie, une technique lausannoise qui s’est répandue partout dans le monde. Elle permet d’opacifier les vaisseaux sanguins et donne des informations qu’on n’aurait pas autrement, par exemple l’origine d’une hémorragie.

Quels progrès peut-on encore attendre?

En imagerie, on n’a pas encore épuisé toutes les possibilités. En toxicologie, de nouvelles techniques d’imagerie apparaissent, permettant la mise en évidence, directement au niveau des tissus biologiques, des molécules détectées par spectrométrie de masse. La génétique aussi nous réserve certainement beaucoup de surprises. On n’a pas encore atteint un stade où il n’y a plus rien à espérer, heureusement.

Les types de cas traités en médecine forensique ont-ils eux aussi changé avec le temps?

Non. Enfin, il y a des choses qu’on ne voit plus, comme les dépouilles de femmes ayant succombé à un avortement par exemple. D’un autre côté, les problèmes d’addictions et de toxicomanies prennent par exemple davantage de proportions aujourd’hui. C’est de plus en plus compliqué. Chaque semaine, six nouvelles drogues arrivent sur le marché. Elles ne sont pas fondamentalement différentes de celles qui existaient déjà, mais présentent des variantes.

Vous avez choisi une discipline médicale dans laquelle on ne fait finalement «que» constater, à défaut de pouvoir soigner. C’est particulier…

Oui, c’est une autre façon de faire de la médecine. Cette discipline n’a pas une fonction thérapeutique, mais diagnostique seulement. On n’opère pas dans le même registre que le clinicien qui écoute son patient, le guérit, fait des projections dans l’avenir. C’est tout le contraire. Nous reconstituons le passé.

En recherchant la vérité, vous apportez néanmoins un certain soulagement aux familles…

Après une disparition, il est vrai que l’identification du corps est très importante pour les familles. Si on conclut à une mort naturelle, après avoir suspecté l’intervention d’un tiers, on rassure. Mais il ne faut pas négliger le fait que la médecine légale est invasive. Elle est souvent perçue comme une atteinte à la paix des morts. Je m’oppose d’ailleurs formellement à l’admission de n’importe qui dans les salles d’autopsie. Ça se faisait beaucoup à l’époque. On y voyait des aspirants policiers qui fumaient leur cigarette. C’est choquant. Il faut respecter les défunts.

Ce n’est pas donné à tout le monde de faire ce métier, mais beaucoup y aspirent. Quelles qualités faut-il avoir?

Il faut être solide. C’est un métier dur physiquement et psychologiquement. Je rentre de vacances, on m’appelle pour un infanticide: un bébé de huit mois… L’image que les gens ont de la profession est déformée par le prisme de la télé, des séries et des romans. Ce n’est pas aussi idyllique que ce qu’on imagine. On est aussi très critiqué. On doit défendre notre travail devant la Cour, face à des avocats toujours plus pugnaces pour défendre leurs clients.

Comment évacue-t-on la connaissance de tous ces drames?

Chacun a sa recette. Nous ne bénéficions d’aucun soutien psychologique. Il n’y a pas non plus de «débriefing». Toutefois, les techniciens de laboratoire, chargés des analyses, confrontés aux étiquettes indiquant l’identité des défunts, ont demandé une aide psychologique. Nos infirmières, qui sont confrontées aux réalités de la violence domestique et communautaire dans le cadre de notre consultation en médecine des violences, bénéficient d’une supervision régulière de la part d’un collègue psychiatre.

Il y a de quoi ne plus avoir aucune illusion sur l’Homme, non?

On voit toutes les misères du monde, c’est vrai. Mais je ne suis pas aigri. On prend tout cela avec détachement et on a une vie à côté.

Est-ce que côtoyer la mort tous les jours a modifié votre rapport à la vie, à la mort, aux grandes questions existentielles?

Non. Je ne pense pas à la mort, ce n’est pas mon problème.

Vous allez prochainement partir à la retraite. Allez-vous continuer à faire bénéficier les autres de votre expertise?

Non. J’arrêterai complètement, car je ne veux pas interférer avec le travail de mes successeurs.

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