«Il faut éviter de "survendre" les espoirs que suscitent les résultats expérimentaux de certaines thérapies»

Dernière mise à jour 04/06/15 | Article
Pr Pierre-Yves Dietrich
Soigner les tumeurs cérébrales au moyen de l’immunothérapie, c’est le défi de vingt ans de recherches menées en laboratoire par l’équipe du professeur Pierre-Yves Dietrich, chef du Service d’oncologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Distingué en 2013 comme «Chercheur de l’année dans le domaine du cancer», le médecin genevois revient sur les défis qui attendent le futur de la lutte contre le cancer.

Depuis quelques années, les thérapies innovantes se multiplient en cancérologie. Est-ce un phénomène isolé?

Il est difficile de faire des comparaisons avec d’autres domaines de la médecine. Certains connaissent aussi d’importantes avancées. Mais c’est vrai que l’oncologie se trouve actuellement dans une phase très dynamique et prometteuse. Et cette phase n’a certainement pas atteint son plateau. On peut encore s’attendre à des progrès très importants dans les dix prochaines années.

Qu’est-ce qui a fondamentalement changé dans la manière d’envisager les thérapies contre le cancer?

La véritable avancée a été tout d’abord de comprendre qu’il existe des centaines, voire des milliers de cancers différents. Avant, on considérait qu’un cancer était dû à des cellules devenues anarchiques, capables de se propager n’importe où dans l’organisme. La recherche s’est alors concentrée sur «la» cellule cancéreuse, capable de se diviser trop vite. C’est ainsi qu’on a développé les chimiothérapies, qui attaquent principalement les cellules tumorales en division. On a compris plus tard qu’il ne fallait pas se focaliser uniquement sur les cellules tumorales, mais aussi sur les interactions entre la tumeur et les cellules saines présentes autour d’elle, et dont elle se sert pour croître. C’est en étudiant ce «micro-environnement» qu’on a alors pu imaginer de nouvelles thérapies, qui visent globalement à modifier la communication entre cellules cancéreuses et cellules normales.

Les immunothérapies semblent porteuses de beaucoup d’espoirs. Elles apparaissent comme une révolution dans la prise en charge des cancers. Pourquoi un tel engouement?

Si on ne parle plus que des immunothérapies depuis trois ans, c’est d’abord un effet de mode! Mais ça commence à être mérité. Cela fait cinquante ans que les chercheurs essaient d’utiliser le système immunitaire pour lutter contre les cellules tumorales. Il a fallu beaucoup de temps pour comprendre comment ces cellules manipulent le système immunitaire pour lui «échapper». Maintenant qu’on a progressé dans la compréhension de ces mécanismes, il va pouvoir se passer beaucoup de choses. On n’en est qu’au début!

Le développement exponentiel de ces nouveaux traitements donne le sentiment que les autres thérapies sont un peu «passées de mode». Font-elles aussi l’objet de recherches?

Il faut rappeler que les traitements dits standards peuvent être très efficaces dans certains types de cancers. Donc, non, ce n’est pas la fin de la chirurgie, des chimiothérapies ou des hormonothérapies. On en parle moins, car c’est une recherche qui peut paraître moins spectaculaire, mais il y a aussi eu des avancées importantes en chimio- et en hormonothérapies. Là encore, les progrès dans la connaissance de la biologie des cellules cancéreuses jouent un grand rôle. Pendant longtemps, les recherches ont été assez empiriques, on testait beaucoup de molécules médicamenteuses en espérant que quelques-unes montrent une efficacité. Maintenant, le développement est plus ciblé: on cherche le talon d’Achille des cellules cancéreuses et on tente ensuite de développer une molécule spécifique.

Malgré la multiplication de ces options thérapeutiques, y compris expérimentales, il existe encore des cas où le cancer ne peut se soigner. Comment vivez-vous cela?

C’est un des aspects les plus difficiles à gérer. Les progrès réalisés sont gigantesques, mais notre pouvoir reste limité. Certains cas échappent à nos possibilités de traitement. Arrive parfois le moment où il faut savoir arrêter l’escalade thérapeutique, éviter le médicament de trop qui apportera plus de toxicité et d’illusions que de bénéfice. Il est alors essentiel d’expliquer à un patient et à sa famille qu’il n’est plus possible de tester d’autres options et que le moment de se concentrer sur autre chose est arrivé. En insistant sans cesse sur le progrès, la société actuelle ne nous prépare pas à cette étape. Elle est toujours difficile à accepter pour les patients. Le respect de ceux-ci nous rappelle qu’il faut éviter de «survendre» les espoirs que suscitent les premiers résultats expérimentaux de certaines thérapies.

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