Le déodorant révèle les failles du système de surveillance toxicologique

Dernière mise à jour 30/05/12 | Article
Sticks de déodorant
Les sels d’aluminium employés dans les déodorants ne sont pas sans effet sur des cellules de sein. C’est la conclusion d’un article d’une équipe de chercheurs genevois publié en janvier 2012 dans la revue scientifique «Journal of Applied Toxicology». Explications avec le Professeur André-Pascal Sappino, premier auteur de l’article.

En laboratoire, les scientifiques ont mis en contact des sels d’aluminium et des cellules mammaires. Après un temps, celles-ci exhibent des caractéristiques qui les rapprochent de cellules cancéreuses. De plus amples recherches sont nécessaires à ce sujet mais cette découverte pointe un fait inquiétant: les tests qu’effectuent les industriels avant d’introduire une substance dans les chaînes cosmétiques et agro-alimentaires ne sont sans doute pas suffisants.

Comment a-t-on entrevu un lien entre sels d’aluminium et cancer du sein?

Professeur Sappino: De nombreuses études ont observé que la localisation des cancers du sein s’est déplacée au cours des décennies écoulées et que les tumeurs de nos jours surviennent en majorité dans les parties externes de la glande mammaire, correspondant aux zones où se situe le système lymphatique. D’où la suggestion, déjà évoquée depuis plusieurs années, qu’une application régulière de substances dans les aisselles pourrait gagner ce système de drainage pour finalement se concentrer dans le tissu mammaire. Or, que met-on sous les aisselles? Du déodorant. Et les déodorants contiennent de multiples composés chimiques, dont les sels d’aluminium.  De plus l’on sait que les sels d’aluminium pénètrent la peau et peuvent effectivement s’accumuler dans la glande mammaire.

Comment avez-vous testé cette hypothèse?

Nous disposions d’un modèle in vitro de cellules humaines provenant de glandes mammaires saines permettant d’étudier certains facteurs susceptibles de promouvoir la transformation maligne de ces cellules et que nous avons employé à cette occasion. Nous avons exposé ces cellules mammaires normales à d’infimes concentrations de sels d’aluminium, celles-ci mêmes que l’on retrouve dans la glande mammaire des personnes qui appliquent quotidiennement du déodorant contenant ces sels.

Il ne s’est d’abord rien passé. Ce n’est que sept à huit semaines plus tard que nous avons observé que les cellules présentaient des altérations identiques à celles observées dans les cellules qui s’engagent dans ce que nous appelons les phases précoces de la transformation maligne. En effet, dans les premières semaines après avoir été exposées à de faibles concentrations de sels d’aluminium, les cellules ne paraissaient pas très en forme, «comme si elles hésitaient à mourir» pour finalement se comporter plusieurs semaines plus tard comme des cellules tumorales, proliférant de façon incontrôlée et manifestant des propriétés invasives.

Et c’est grâce à l’utilisation de cellules humaines que vous avez pu mettre ce phénomène en évidence

Oui. Pour déclarer une substance inoffensive, l’industrie se base essentiellement sur deux types de tests. En premier lieu, les tests dits de mutagénicité (propension à causer des mutations) chez les bactéries qui sont sensés révéler l’action mutagène donc potentiellement cancérigène de substances chimiques. Ensuite, l’on pratique des tests chez l’animal, le plus souvent des rongeurs, à qui l’on fait absorber la substance en question.

Or, lorsque l’on l’on met des sels d’aluminium sur des bactéries, l’on n’observe pas de mutation. De même, l’administration orale de sels d’aluminium chez le rongeur n’induit pas la formation de tumeurs, ce qui peut s’expliquer par le fait que l’administration par voie orale n’entraîne pas une accumulation préférentielle dans la glande mammaire du rongeur, nos expériences démontrant que les sels d’aluminium exercent un effet toxique sélectif sur les cellules mammaires et non sur les autres types cellulaires. Enfin, l’on sait également que les cancers du sein survenant naturellement chez les rongeurs sont souvent d’origine virale, traduisant ainsi d’importantes différences entre l’être humain et le rongeur et soulevant ainsi la question de la pertinence de ces modèles animaux.

Cela montre bien que les tests utilisés aujourd’hui par la toxicologie industrielle pour déceler de potentiels toxiques ne sont pas adéquats.

Qu’entendez-vous par là?

Le «passeport d’innocuité» délivré à de nombreuses substances repose sur des tests qui à l’évidence ne racontent pas tout.  Nos expériences ont été réalisées sur des cellules humaines de glande mammaire normale et elles démontrent des effets jusque-là insoupçonnés, car les sels d’aluminium n’exercent pas d’action mutagène chez les bactéries et ne semblent pas causer de tumeurs chez les animaux testés. Imaginez les milliers d’autres composés dédouanés de cette manière auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés.

Que préconisez-vous donc?

Il faut peut-être revenir à des tests sur les cellules humaines, tests qui sont aujourd’hui l’exception. Cet état de fait s’explique notamment pour des raisons de commodité: s’occuper de cellules humaines est plus compliqué et souvent plus coûteux.

Les failles dans le système de surveillance toxicologique industrielle sont immenses. Et nous vivons dans un monde où c’est à la population de démontrer que les substances employées par les fabricants ne sont pas toxiques. Ce devrait être l’inverse.

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