Tabac: comment gagner dix ans de vie quand on fume et que l’on a moins de quarante ans?

Dernière mise à jour 06/11/12 | Article
Tabac: comment gagner dix ans de vie quand on fume et que l’on a moins de quarante ans?
Fumer est hautement dangereux, personne n’en doute plus. Mais une fois que l’on a commencé, s’arrêter est-il bénéfique? Oui affirment des chercheurs britanniques. Alors pourquoi ne pas tenter de faciliter le sevrage en offrant de l’argent?

C’est une étude atypique et riche d’enseignements publiée il y a peu dans l’hebdomadaire médical britannique The Lancet. Elle démontre que les fumeuses, en arrêtant de consommer du tabac avant l'âge de quarante ans, peuvent espérer vivre neuf ans de plus que celles qui continuent à fumer. Mais elle souligne aussi que les femmes ayant fumé ont, statistiquement, des espérances de vie qui demeurent (en moyenne) inférieures à celles qui n'ont jamais fumé. Cette étude est notamment signée du Pr Richard Peto (Université d'Oxford), un des meilleurs spécialistes internationaux d’épidémiologie médicale, lauréat 1997 de la Fondation Louis-Jeantet. On pourra en lire le résumé ici.

Elle a porté sur environ 1,2 million de femmes britanniques, recrutées entre 1996 et 2001 et suivies jusqu'en 2011. Pourquoi des femmes dira-t-on? Tout simplement parce qu’elles constituent, du point de vue du tabac, une forme de terrain d’expérience. «Les femmes nées autour de 1940 dans des pays comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis étaient la première génération dans laquelle des femmes ont commencé à fumer un nombre important de cigarettes tout au long de leur vie adulte, expliquent les auteurs. Par conséquent nous pouvons au XXIe siècle observer directement l’ensemble des effets d’une consommation prolongée de tabac et de l’arrêt de cette consommation sur la mortalité des femmes au Royaume-Uni.»

Agées au départ de l’étude de 50 à 65 ans, ces femmes ont été interrogées sur leur style de vie et leur état de santé trois et huit ans plus tard. Parmi elles, 20% étaient fumeuses, 28% anciennes fumeuses tandis que 52%  n'avaient jamais consommé de tabac. Les résultats ont montré que les fumeuses avaient (en moyenne) onze années de vie en moins que celles qui n'avaient jamais fumé. Les chercheurs observent aussi un risque de décès avant l’âge de 70 ans de 24% chez les fumeuses contre 9% pour celles qui n’ont jamais inhalé de fumée de tabac.

Le nombre de cigarettes fumées et l’âge de début augmentent le risque de décès

Mais il y a plus: les chercheurs britanniques se sont surtout attachés à analyser les dossiers  des femmes ayant arrêté de fumer à différents âges de leur vie. Ils ont ainsi pu établir qu'en arrêtant avant l’âge de 40 ans, les femmes pouvaient «regagner» plus de neuf années de vie – voire 10 ans en arrêtant de fumer avant 35 ans. «Qu'ils soient hommes ou femmes, les fumeurs qui arrêtent de fumer à un âge moyen vont gagner en moyenne dix ans de vie, assure le Pr Richard Peto. Cela ne signifie pas toutefois que les femmes peuvent sans danger fumer jusqu'à 40 ans et s'arrêter ensuite car elles conservent dans les décennies suivantes un taux de mortalité supérieur de 20% à celles qui n'ont jamais fumé.»

Sans surprise, les décès prématurés des fumeuses sont principalement dus au cancer du poumon et aux affections respiratoires chroniques, sans oublier les maladies cardiovasculaires. L’étude montre que chez les femmes qui parviennent à arrêter de fumer entre 45 et 55 ans, le risque de décès prématuré est augmenté de 56% par rapport aux femmes non fumeuses. Mais ces mêmes femmes gagnent néanmoins entre six et sept années de vie supplémentaires par rapport à celles qui vont continuer à fumer.

On peut le dire autrement: si on compare les femmes qui ont continué à consommer du tabac et celles qui sont parvenues à briser leur addiction le risque global de mourir prématurément est triplé chez les premières. On peut aussi aller plus loin. Il apparaît ainsi que le risque augmente en fonction du nombre de cigarettes fumées quotidiennement mais aussi en fonction de l'âge auquel les femmes ont commencé à fumer, celles ayant commencé avant l’âge de 15 ans étant les plus à risque, tout particulièrement  pour le cancer du poumon.

Être payé pour se sevrer

Et ensuite? Ces données chiffrées ne peuvent qu’inciter à la réflexion. Une réflexion personnelle bien sûr. Mais aussi une réflexion collective dès lors que l’on s’intéresse à la santé et aux finances publiques. Elles pourraient donner un nouvel élan aux initiatives visant à permettre de «décrocher» du tabac. Ainsi cette opération menée en Corée du Sud présentée il y a peu dans le cadre de  à la 11e conférence sur la prévention du cancer de l'Association américaine de recherche en cancérologie.  

En pratique des chercheurs coréens ont proposé à des employés fumeurs un programme de sevrage tabagique incluant une récompense financière. Postulat: l'appât du gain pourrait être de nature à «détourner» les fumeurs de leur addiction? Les chercheurs ont ainsi proposé à vingt-huit employés coréens fumeurs un programme collectif d'arrêt du tabac étalé sur un an, incluant la possibilité d’une récompense financière. L'équipe des salariés ainsi constituée s'est vue remettre une prime collective correspondant à environ 45 dollars pour chaque participant restant abstinent durant une semaine, puis durant un mois. Des primes supplémentaires (de 90 dollars)  étaient ensuite remises à l'équipe pour chaque ex-fumeur persévérant dans son sevrage, à trois puis à six mois.

Résultats: des taux d'abstinence à trois, six et douze mois, respectivement de 61%, 54% et 50%. Soit des proportions nettement  supérieures aux résultats habituels. «La prise en charge collective aboutit à un soutien émotionnel accru de la part du reste des membres de l'équipe, tandis que les encouragements des non-fumeurs créent une pression supplémentaire afin d'arrêter. Une intervention de groupe augmente donc les chances de réussite sur le long terme», expliquent les chercheurs. Ils soulignent que la compensation financière  récompense l'effort collectif – soit le nombre de collègues que l'équipe a réussi à encourager et soutenir dans leur effort pour arrêter – plutôt que l'effort individuel.

En Suisse, le site stop-tabac.ch propose déjà aux intéressés de gagner de l’argent en arrêtant de fumer et en participant à une étude. Mais comme le dit Noémie Morlet, membre de l'Association nationale française de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) et chargée de missions auprès de diverses entreprises, chaque cas est unique. «Lors de nos interventions, nous proposons un travail en groupe afin de renforcer la motivation à l'arrêt du tabac et le partage d'expériences, explique-t-elle. Mais chaque cas est unique et l'étape effective d'arrêt du tabac constitue pour nous une démarche personnelle qui s'effectue au sein de nos consultations ou via la médecine du travail en fonction du souhait de la personne concernée. D'autre part, si nous sommes parfois conduits à travailler l'aspect financier pour le positiver dans l'arrêt, la personne pouvant par exemple mettre de l'argent de côté, il ne constitue qu'une des motivations possibles. Le plus important demeure que la personne veuille changer pour elle-même, et non pour faire “gagner” le groupe, car que se passe-t-il quand le groupe cesse d'exister? Une période de sevrage tabagique peut déjà fragiliser la personne. Une pression supplémentaire apportée par la “nécessité” de réussir pour le groupe me semble trop exposante pour la personne, voire dangereuse.»

Il existe d’autres arguments. Ainsi celui de Sandrine, une employée des hôpitaux de Paris qui a entamé une démarche de sevrage via la médecine du travail. Elle qualifié l'expérience coréenne d’indécente. «Que l'entreprise prenne en charge une partie du coût des substituts nicotiniques, comme c'est parfois le cas en France, me paraît intéressant, dit-elle. Mais qu'elle rémunère l'arrêt d'une addiction qui reste un problème personnel me semble injuste vis-à-vis du personnel non-fumeur.» Certes. Mais s’il s’agit grâce à un peut d’argent, d’aider à prolonger la vie?

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