La dépendance aux antidouleurs passe-t-elle l'Atlantique?

Dernière mise à jour 19/09/13 | Article
La dépendance aux antidouleurs passe-t-elle l'Atlantique?
Pas une semaine sans qu'une actrice ou un musicien n'entre en désintoxication pour «dépendance aux antidouleurs». Une longue liste dans laquelle on trouve, entre autres, Winona Ryder, Eminem, Nicole Richie ou encore Heath Ledger (qui en est d’ailleurs mort). Aux Etats-Unis, ce phénomène constitue un grave problème de santé publique. Explications et comparaison avec l’Europe.

Clarifions d'emblée un point. Là où les médias étasuniens parlent d'antidouleurs sur ordonnance, nous parlerions en Suisse plutôt de morphine ou d'opioïdes. L'OMS classe les médicaments contre la douleur en trois catégories à l'effet croissant, explique ainsi le Dr Valérie Piguet, spécialiste du traitement de la douleur aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Premier palier, le paracétamol et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (ibuprofène et diclofénac, notamment). Deuxième catégorie, les opioïdes dits faibles (codéine, tramadol, buprénorphine). Niveau le plus fort, enfin, les opioïdes forts (morphine, fentanyl, hydromorphone, oxycodone et péthidine, notamment). Par ailleurs, l’héroïne entre dans la catégorie des opioïdes mais cette drogue est illégale.

Faibles ou forts, ce sont bien les opioïdes qui sont la cause des abus à la une des sites people. Cette catégorie de substances doit son nom à son effet, similaire à celui de l'opium; mais sous nos latitudes, par habitude et par commodité, les médecins désignent  tous ces médicaments par le terme générique «morphine». Quoi qu'il en soit, l’action contre la douleur de ces molécules est puissante et on les délivre toujours sur ordonnance. Surtout, elles peuvent provoquer une dépendance, une envie irrépressible à laquelle on ne peut se soustraire que très difficilement.

Une drogue fournie par les médecins

Or, aux Etats-Unis, la consommation de ces produits alarme les autorités et les médecins. L'agence de contrôle des maladies, le CDC, informait ainsi en novembre 2011 qu'un américain sur vingt de plus de douze ans avait pris un opioïde sur ordonnance dans l'année écoulée et que 15 000 décès par an étaient dus à une surdose de ces substances, soit plus que ceux causés par des overdoses d'héroïne et de cocaïne combinées.

De tels chiffres indiquent que la morphine est bien trop prescrite aux Etats-Unis et qu'elle y constitue souvent une drogue (à titre d’exemple, l'ONU estimait ainsi qu'en 2011, 78% des stocks mondiaux d'oxycodone se trouvaient aux USA). Mais la différence entre les opioïdes et les stupéfiants interdits comme la cocaïne, c'est qu'ils ont généralement été obtenus par des moyens légaux. Sur la foi d'une prescription médicale contre la douleur, un patient les a reçus dans une pharmacie. Que les comprimés aient par la suite changé  de main à la faveur d'un trafic ou non. (Lire également «La dépendance, effet secondaire de la lutte contre la douleur» pour comprendre comment ces médicaments puissants contre la douleur ont été toujours plus prescrits.)

Chiffres de consommation partiels

Connaît-on en Europe un problème à la mesure de celui des Etats-Unis? Se prononcer est difficile en l'absence de chiffres pertinents. Ceux-ci manquent pour plusieurs raisons. On l’a dit, la dépendance aux opioïdes commence souvent chez le médecin. On peut donc imaginer que nombre de malades «gèrent» ou soignent leur addiction avec leur thérapeute et ne transparaissent pas ainsi dans les statistiques.

Ensuite, la prise de conscience que les opioïdes sont trop prescrits est relativement récente –une dizaine d'années– et plus forte aux Etats-Unis où le problème est difficile à ignorer. L'Europe a, de son côté, peut-être un train de retard dans la surveillance de ce phénomène. Interrogée à ce sujet, l’EMCDDA, l’agence qui surveille la consommation de drogue dans l’Union Européenne, répond qu’elle n’a «pas de données fiables sur l’usage des antidouleurs sur ordonnance», mais qu’elle a débuté un projet à ce sujet en 2013.

Elle indique tout juste qu’en Suède, Finlande et Estonie, une majorité des personnes qui débutent un premier traitement de désintoxication à l’héroïne ou aux opioïdes sur ordonnance sont dépendants aux opioïdes. Sauf que les échantillons sont très petits et qu’il est probable que ces personnes soient des héroïnomanes passés à la buprénorphine ou au fentanyl en raison d’une «pénurie» d’héroïne. Autrement dit, il ne s’agirait pas d’individus pour qui les opioïdes prescrits auraient été la première substance addictive.

En Suisse, on ne fait guère mieux en matière de chiffres. Le document de référence en la matière (le rapport annuel du monitorage suisse des addictions) se préoccupe bien de savoir si la population prend des «antidouleurs puissants», mais formule sa question d'une manière qui ne permet pas de savoir s'il s’agit d'opioïdes: «Avez-vous pris des médicaments contre la douleur avec un puissant effet analgésique (donc pas des médicaments usuels contre les maux de tête comme l'aspirine ou le paracétamol?». Un filet bien trop large pour attraper une information signifiante…

Contrôle sur la fourniture

Les statistiques nous faisant défaut, passons sur le terrain et interrogeons une clinicienne, le Dr Barbara Broers, spécialiste des dépendances aux HUG. «Des personnes dépendantes du tramadol ou de la morphine? Nous en voyons en Suisse, bien sûr, mais c'est très occasionnel.» Pourquoi? «Le contrôle de la part des pharmaciens et des médecins est plutôt strict. Pour les opioïdes forts, il faut utiliser le carnet à souches (un type d'ordonnance spécial dont on peut voir un exemple ici). Nous prescrivons le moins de doses possibles à la fois et ces ordonnances ne sont jamais renouvelables.» Une différence importante avec les Etats-Unis où certains Etats américains comme la Floride étaient peu regardants sur le contrôle de la délivrance des médicaments. On y trouvait de véritables Mecque de la «défonce» sur ordonnance où officiaient des médecins malhonnêtes employés par des entrepreneurs véreux.

Sur mon carnet à souches

En Suisse, la prescription d’opioïdes forts et d’autres substances contrôlées se fait par le biais du carnet à souches. C’est un bloc spécial où les ordonnances sont faites en trois exemplaires: un pour le médecin, un pour le pharmacien et un pour le patient. Chaque prescription est numérotée. Une fois le carnet terminé, le médecin le renvoie au médecin cantonal, de même que le pharmacien lui envoie ses feuilles. Les quantités prescrites par l’un doivent correspondre aux quantités délivrées par l’autre. Les stocks sont contrôlés.

Selon le Dr Broers, les politiques de traitement de la toxicomanie ont aussi un impact. «En Suisse, les personnes dépendantes à l'héroïne reçoivent très vite des traitements de substitution, par exemple avec la méthadone.» Par conséquent, les médecins suisses voient peu de personnes qui seraient passées de l’héroïne aux opioïdes sur ordonnance dans l’espoir de décrocher et qui seraient restées accros aux médicaments.

Impossible donc, à l’heure actuelle, de déterminer avec certitude si l’épidémie d’addiction aux antidouleurs sur ordonnance a traversé l’Atlantique. A très gros traits, deux réponses à cette question sont cependant possibles: soit l'Europe a un problème sur les bras qui n'est simplement pas mesuré, soit la situation n'est pas comparable à celle des Etats-Unis. Faute d'alerte de la part des médecins concernés, du moins en Suisse, cette dernière hypothèse semble, pour le moment, la bonne.

Mode stupéfiante

On l’a vu, il est probable qu’en Europe la dépendance aux opioïdes sur ordonnance ne représente pas le même problème de santé publique qu’aux Etats-Unis. Plusieurs facteurs l’expliquent, parmi lesquels la difficulté avec laquelle on se procure la substance dans une zone donnée, la vigilance des médecins dans leur prescription et un marketing moins agressif de la part de l’industrie pharmaceutique. Pourtant, il faut y ajouter l’air du temps. «Il y a des phénomènes de mode en matière de consommation de drogue, remarque Barbara Broers. A une époque, il y avait ainsi beaucoup plus d'utilisation de cocaïne aux Etats-Unis qu'en Europe. Cela s'est généralisé ici avec un certain retard. Si l'on pouvait mieux comprendre et prédire ces tendances, nous serions beaucoup plus efficaces dans notre activité de prévention.»

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