Addictions: des solutions, mais pas de miracle

Dernière mise à jour 27/01/21 | Article
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Une offre de plus en plus variée et la multiplication des comportements addictifs donnent du fil à retordre aux milieux de la prévention. La pandémie a également eu un impact sur la consommation. Thérapie, prise de conscience et volonté restent les meilleurs atouts pour sortir de la dépendance. Explications.

Le marché des addictions ne connaît pas la crise. Pandémie ou pas, «la propension de l’être humain à développer des addictions avec ou sans substance est sans limite », remarque le Pr Jean-Bernard Daeppen, chef du Service de médecine des addictions du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV).

Alcool, cannabis, tabac, puis drogues «spectaculaires» (cocaïne, héroïne) occupent le podium des substances les plus consommées et donc aussi les plus problématiques. En Suisse, plus de 11’000 décès sont dus à une addiction et, sans grande surprise, la majorité est liée à la consommation de produits du tabac. «Dans le domaine de la nicotine, on observe une augmentation des produits sur le marché et de la consommation, sans pour autant réduire le quota des fumeurs de cigarettes», précise Markus Meury, porte-parole d’Addiction Suisse. Un quart de la population adulte fume, rien de moins! Tabac à chauffer, à sniffer, cigarette classique ou vapoteuse attirent de nouveaux clients et notamment les jeunes. «Beaucoup de fumeurs pensent que remplacer la cigarette classique par un système de tabac chauffé, qui dégage moins de monoxyde de carbone, sera mieux pour leur santé, déplore la Dre Myriam Kohler Serra, responsable de la consultation ambulatoire de tabacologie de l’Hôpital de Morges. Malheureusement, les principaux composés toxiques émis par la fumée de cigarette conventionnelle sont aussi présents dans ces nouveaux produits qui ne sont pas anodins.»

L’industrie du tabac semble avoir encore de beaux jours devant elle, tout comme celle des boissons alcoolisées. Les fabricants misent aussi sur un élargissement de l’offre, en proposant notamment un éventail de boissons sucrées, susceptibles de plaire à un public féminin. Et ça marche: «On assiste à une augmentation de la consommation excessive chez les jeunes femmes, qui a doublé entre 2007 et 2017, précise Markus Meury. Cette année, un nouveau type de boissons, les Hard Seltzers, sont arrivées sur le marché suisse. Ce sont des eaux avec alcool (environ 5 %) et arômes qui se veulent plus saines car elles ont moins de calories. Elles visent les jeunes femmes. Par ailleurs, les boissons qui ont l’air plus saines sont en général consommées en plus grande quantité.»

Au rayon des substances interdites, cocaïne et ecstasy sont consommés massivement dans nos grandes villes. Quant au cannabis, il représente le plus grand marché de drogues illégales en Suisse.

Pas de pilule miracle

Quels que soient la substance ou le comportement qui rendent dépendant, des pistes pour s’en sortir existent bel et bien, mais aucune pilule miracle ne permet de cesser de consommer. «Au-delà de la substitution (comme avec la méthadone ou la nicotine), il ne faut pas avoir trop d’attentes pharmacologiques dans le cadre des addictions, précise Jean-Bernard Daeppen. Pour lutter contre la dépendance à l’alcool, le Baclofen (ndlr: un médicament conçu pour favoriser la relaxation musculaire) semblait prometteur, mais les études montrent que son efficacité n’est pas concluante et qu’à haute dose il est dangereux. Les addictions sont souvent des tentatives d’autotraitement de troubles psychiques qu’on ne résout pas avec des médicaments. Les personnes ont surtout besoin de relations qui les apaisent.»

Pour le professeur, le recours à une substance n’est autre chose qu’une tentative d’aller mieux qui échoue. François Perrinjaquet, éducateur et directeur d’Entrée de secours (une structure qui accueille des personnes souffrant d'addiction à Nyon et Morges), est du même avis: «Aujourd’hui, en dehors de la consommation récréative, la consommation de produits est souvent une tentative d’automédication pour surmonter des difficultés psychiques: anxiété, dépression chronique, syndrome post-traumatique, etc. Certains consommateurs de cocaïne en prennent pour calmer leur trouble de l’attention par exemple. Sniffer leur permet de se recentrer!»

Mathieu* fréquente Entrée de secours depuis huit ans: «J’avais accès à des médicaments grâce à mon travail et, suite à un épisode traumatisant, j’ai commencé à prendre des tranquillisants. J’ai ensuite touché à la cocaïne.» Le trentenaire a fait un séjour en clinique qui lui a permis d’être abstinent durant 18 mois. Pendant le confinement, Mathieu s’est paradoxalement senti plus serein et cela lui a permis de diminuer sa consommation de cocaïne: «La société n’allait plus à 200 à l’heure, j’avais de la place dans le train, il y avait moins de trafic, moins de personnes agglutinées ici et là.» Aujourd’hui, des problèmes au travail et des difficultés sentimentales lui ont valu de replonger. «Je sais que je serai toujours fragile face aux drogues, mais je ne veux plus endommager mon corps avec des substances toxiques. Je suis motivé à m’en sortir.» Pour y parvenir, Mathieu se rend chaque semaine à Entrée de secours où il bénéficie d’un suivi avec des éducateurs.

Thérapie cognitive et comportementale, suivi motivationnel, meilleure compréhension des mécanismes qui poussent à consommer, approche empathique centrée sur les compétences de la personne, ont fait leurs preuves, mais prennent du temps. L’hypnose, l’acupuncture, la méditation de pleine conscience sont également mises à profit pour aider les personnes dépendantes dans leur quête d’abstinence, bien que ce ne soit pas toujours le but visé. «Dans les années 1990, on visait l’abstinence à tout prix, et cela a amené beaucoup de gens au cimetière, déplore François Perrinjaquet. Aujourd’hui, nous misons notamment sur la réduction des risques pour les personnes qui ne veulent ou ne peuvent pas encore viser l'abstinence. À savoir consommer sans attraper le sida, une hépatite ou encore sans s’endetter, perdre son emploi ou son logement, etc. Grâce à cette nouvelle attitude, les décès par overdose ont été divisés par trois en vingt ans.»

Mille francs par mois en ligne

Richard*, quinquagénaire jovial, jouait à la console avec ses enfants lorsqu’ils étaient petits. «Il y a douze ans, mon fils (aujourd’hui adulte) m’a proposé de jouer en ligne avec lui. Je suis vite devenu accro, je jouais huit heures par jour. Je rentrais du travail et me connectais jusqu’à 3h du matin.» De son aveu, ce père de famille divorcé a été jusqu’à dépenser mille francs par mois. «Au début tout est gratuit, mais pour pouvoir avancer dans le jeu, il faut vite acheter des bonus.» C’est en fréquentant la consultation spécialisée dans les addictions sans substance du Service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) qu’il a enfin eu le déclic et est parvenu à se libérer, il y a un an, de cette dépendance. «Pendant le confinement, j’ai failli rechuter mais j’ai tenu bon.»

* Prénoms d’emprunt.

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Paru dans le hors-série « Votre santé », La Côte, Novembre 2020.

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