Un verre, bonjour les dégâts!

Dernière mise à jour 31/10/12 | Article
Un verre, bonjour les dégâts!
Que les boissons alcooliques aient un effet sur le cerveau personne n’en doute. Un effet bénéfique? Le débat est relancé avec une étude américaine. Les buveurs observeront que les résultats n’ont rien d’alarmants et qu’ils ont été obtenus sur des rats. Il n’en reste pas moins que le cerveau des rongeurs perd de sa plasticité dès l’absorption de quantités infimes. Que peut-on en conclure pour ce qui est des capacités à écrire avec ou sans alcool?

Consommé avec modération, l’alcool est toléré par les professionnels de santé. Certains sont même, discrètement, conseillés. Tout le monde sait que le vin rouge peut même avoir des effets bénéfiques sur l’humeur, le cœur et la tension artérielle. Reste la lancinante question de la «modération». Comment la définir en termes de volumes? Comment la définir dans le temps? Faut-il même envisager de la définir en nature? Le gin et la vodka sont-ils plus dangereux, à quantités égales d’éthanol, que le Musigny ou le Pomerol? Faut-il par la somme des alcoolémies d’une vie ou s’intéresser aux pics et à leurs fréquences relatives?  

Des effets négatifs sur la plasticité du cerveau

On sait que ces questions restent, pour l’essentiel, sans réponses. C’est faute notamment de pouvoir mener des essais cliniques prospectifs et en double aveugle. Une étude parue dans la revue Neuroscience apporte, dans ce domaine, de nouvelles lumières. Elle a été menée par des chercheurs de la Rutgers University, New Jersey) et du département de psychologie l’University of Jyvaskyla, Finlande). Elle établit qu’une consommation modérée d’alcool durant seulement deux semaines peut avoir des effets négatifs sur la plasticité du cerveau humain adulte. Du moins chez le rat. Pour en arriver à ces conclusions, les chercheurs ont soumis des rats (Sprague-Dawley) adultes mâles et femelles à un régime liquide contenant 4% d’éthanol ou de maltodextrine. Ce fut pour une moitié d’entre eux une sorte d’open-bar pour rats pendant deux semaines.

Les cellules neuronales renouvelant le stock d’une région particulière et importante du cerveau (l’hippocampe) ont été marquées avec une molécule particulière appelée 5-bromo-2-désoxyuridine (BrdU). Leur nombre a été évalué au terme de cette expérience. Les rats ont aussi été testés quant à  leur habileté motrice et leurs capacités d'apprentissage associatif. Il s’agissait là d'examiner les effets fonctionnels de la consommation d'alcool. L’administration expérimentale d’alcool  a entraîné des alcoolémies  équivalentes aux limites légales acceptables chez l’homme dans de nombreux pays.

Des problèmes d’apprentissage

Premier constat: ce niveau d'intoxication alcoolique n'a pas entraîné chez les rongeurs de perturbation de la fonction motrice ou des capacités d’apprentissage. Pour autant le nombre de cellules produites dans une zone de l'hippocampe a été réduit de près de 40%. Ainsi, notent les chercheurs, même une consommation modérée d'alcool pendant une période de temps relativement courte peut avoir des effets profonds sur la plasticité des neurones  dans les cerveaux adultes des mammifères. «Si cette partie de votre cerveau est affectée chaque jour durant de nombreux mois et années, vous pourriez ne plus être capable d'apprendre où vous rendre dans un nouveau lieu, ou d'apprendre quelque chose de nouveau concernant votre vie», conclut le principal auteur de l'étude, Megan L. Anderson sur le site Science Daily.

Alcool et génie

Si cette nouvelle étude sur l’alcool tend à montrer un problème de production de cellules particulièrement importante à notre fonctionnement, peut-on pour autant dire que l’alcool n’est que négatif pour l’homme? La question n’est pas sans rappeler celle posée au début de cette année après le décès  du journaliste, écrivain et essayiste  Christopher Hitchens des complications d’un cancer de l’œsophage; elles  avaient été exposées ici-même dans une chronique de Brian Palmer (Slate.com). Thème ; boire de l’alcool permet-il de mieux écrire ?

«L’alcool et le tabac ont peut-être été l'une des causes de cette mort prématurée, mais Hitchens ne regrettait aucune de ces deux addictions, écrivait Palmer. Au lendemain de la mort de Steve Jobs, nous expliquions de quelle manière le LSD pouvait permettre de stimuler la créativité des personnes naturellement inventives. Mais l'alcool permet-il à un écrivain d'améliorer son style? Difficile à dire. Les grands écrivains américains de ces dernières décennies forçaient souvent sur la bouteille. Selon une étude 71% des écrivains américains les plus éminents du XXe siècle ont – à tout le moins – flirté avec l'alcoolisme. (Seul 8% de la population abusent de l'alcool). Ernest Hemingway a, un jour, adressé ces lignes à F. Scott Fitzgerald: «Bien sûr que tu es un ivrogne. Mais pas plus que Joyce, ou que la plupart des bons écrivains».

En dépit de ces éléments de preuves pittoresques, mais anecdotiques, il est extrêmement difficile de prouver les effets bénéfiques des boissons alcoolisées. Certains chercheurs ont laissé entendre que les grands écrivains avaient tendance à souffrir de troubles psychiatriques sous-jacents, ce qui stimulait à la fois leur créativité et leur appétence pour l'alcool. D'autres ont fait remarqué que les écrivains et les alcooliques étaient souvent de grands solitaires; il est donc peu surprenant de voir ces deux catégorie coïncider. Les études en laboratoire n'ont pas permis de mettre fin au débat. Il est difficile de mesurer la créativité, et il est encore plus complexe de mettre sur un pied un groupe placebo – les sujets sont souvent des étudiants, qui n'ont pas leur pareil pour détecter l'alcool dans un breuvage arrosé à leur insu.

Les rats n’ont pas les capacités des étudiants et se prêtent également volontiers au jeu. Palmer expliquait par ailleurs que les résultats des quelques études scientifiques menées sur ce thème aboutissaient à des conclusions opposées. Il ne reste plus qu’à étudier, si la chose est possible, le renouvellement des neurones de l’hippocampe dans les cerveaux de ceux qui font profession d’écrire puisque les rats ne nous sont ici, d’aucune utilité.  

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