Pr Reto Meuli: «L’intelligence artificielle: on y pense, on en rêve, mais elle n’est pas encore là»

Dernière mise à jour 11/01/16 | Article
«L’intelligence artificielle: on y pense, on en rêve, mais elle n’est pas encore là»
Chef du service de radiologie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne, le Pr Reto Meuli a vu les ordinateurs s’installer en salle d’examen et les planches de radiographie argentiques se muer en pièces jointes téléchargeables. L’intelligence artificielle? Il l’attend! Interview.

P.S.: L’intelligence artificielle a-t-elle déjà infiltré le domaine de l’imagerie?

R.M.:Une première étape s’est produite il y a une vingtaine d’années quand nous avons commencé à travailler avec des ordinateurs. Le fait que les clichés sur films deviennent des images numériques a tout changé. Des logiciels ont été conçus pour nous aider à repérer les éléments considérés comme anormaux. Aujourd’hui, les micro-calcifications dans les mammographies ou les nodules sur les clichés pulmonaires sont ainsi signalés par ordinateur. De tels outils sont en cours de développement pour d’autres domaines, comme l’imagerie cérébrale. Mais ces évolutions sont très lentes, beaucoup plus en tout cas que ce que j’aurais imaginé il y a quelques années. Nous n’en sommes vraiment qu’aux prémices de l’intelligence artificielle.

Quelle en serait l’étape suivante?

En imagerie, ce serait que le repérage d’éléments anormaux soit accompagné d’un diagnostic et d’une proposition de traitement. Là nous pourrions vraiment parler d’une forme d’intelligence. Il faudrait pour cela que la machine puisse confronter une image, radiographique par exemple, à une gigantesque base de données rassemblant clichés et diagnostics d’une multitude d’autres cas. Le tout serait couplé aux connaissances sans cesse actualisées de la littérature scientifique que la machine aurait également engrangée. Ce que fait l'homme en somme, mais ce serait là à une échelle démultipliée par la puissance informatique.

Vous semblez voir cette potentielle évolution d’un très bon œil…

Bien sûr, puisque cette forme d’intelligence artificielle peut être une aide au diagnostic extrêmement précieuse, permettant de soutenir l’œil humain dans des observations parfois complexes ou fastidieuses. Je ne crains pas dans ce domaine une déshumanisation, mais entrevois à l’inverse des conséquences qui ne peuvent être que positives sur la fiabilité de la détection et sur le diagnostic. C’est pourquoi, en imagerie, cette intelligence artificielle qui semble aujourd’hui relever de la science-fiction, on y pense, on en rêve, mais elle n’est pas encore là.

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Quels sont les freins?

Les ordinateurs surpuissants capables d’assimiler d’énormes quantités d’informations existent. Des images, supports de bases de données, nous en avons, car des campagnes de recherche sont régulièrement organisées pour les récolter. Selon moi, le premier blocage est d’ordre financier. Le travail de conception et de développement pour de tels systèmes implique des coûts très élevés. Et comme lors de tout investissement important, il faut qu’un retour sur financement soit possible. Or, dans un tel domaine, les bénéfices financiers ne seront pas forcément immédiats. Dès lors, ces développements utiliseront-ils de l’argent public, d’entreprises privées? La question reste entière. Le second frein actuel est bien sûr la validation des systèmes dont la fiabilité doit être totale. Il n’y a pas aujourd’hui de consensus sur ces questions, même si elles font l’objet de discussions dans de hautes instances internationales.

Comment voyez-vous la levée de ces blocages?

Je ne m’attends pas à un déblocage brutal, comme cela a pu être le cas avec des technologies comme les téléphones portables qui ont inondé le marché en quelques années seulement, mais plutôt à un travail de fond des universitaires pour valider ces systèmes et les faire entrer dans les mœurs. Les questions de financement devraient finir par suivre…

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