Antiviraux: des médicaments encore trop rares

Dernière mise à jour 28/04/20 | Article
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Le développement des antibiotiques a révolutionné la prise en charge des infections bactériennes, alors que peu d’antiviraux sont disponibles. Une équipe de recherche anglo-suisse a mis au point un composé qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives.

Grippe, rougeole, papillomavirus, VIH, Zika, coronavirus: qu’ils soient connus de longue date ou émergents, responsables d’infections bénignes ou mortelles, les virus donnent bien du fil à retordre à la médecine et à l’industrie pharmaceutique. Si plusieurs vaccins permettent aujourd’hui d’éviter un certain nombre d’infections virales, moins d’une centaine d’antiviraux existent, dont la moitié est dirigée contre le seul VIH. De plus, la plupart se contentent de maintenir les virus dans un état de latence, sans les détruire. Récemment, des chercheurs de l’Université de Genève (UNIGE), de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et de l’Université de Manchester ont publié, dans la revue Science Advances, les résultats prometteurs d’un nouveau composé qui pourrait renforcer l’arsenal thérapeutique contre les virus.

Des microbes particulièrement retors

Zona: vacciner les seniors

Le zona est provoqué par une réactivation du virus VZV, responsable de la varicelle. Après la primo-infection, qui survient généralement dans l’enfance, le virus n’est pas éliminé par l’organisme, mais reste en latence dans les ganglions des racines nerveuses rachidiennes. C’est principalement l’âge qui augmente la probabilité de réactivation du VZV. La diminution naturelle de l’immunité avec l’âge augmenterait le risque de zona par 8 à 10 chez les personnes de plus de 60 ans, en comparaison de la population générale. Les personnes âgées sont également plus à risque de complications, telle que la persistance de douleurs chroniques des mois, voire des années, après la crise. Ces douleurs dites «post-zostériennes» sont difficiles à traiter et ont un impact important sur la qualité de vie. Elles sont présentes chez la moitié des patients de plus de 60 ans. L’utilisation d’un antiviral dans les 72 premières heures de la survenue d’un zona permet de réduire les symptômes aigus ainsi que le risque de complication, mais il est désormais recommandé de vacciner les personnes entre 65 et 79 ans. En Suisse, un seul vaccin est actuellement disponible, le Zostavax. Le Shingrix, déjà autorisé aux Etats-Unis et dans certains pays européens, pourrait arriver sur le marché suisse dans les prochains mois.

Les virus présentent plusieurs particularités qui expliquent pourquoi il est si complexe de développer des antiviraux. «Les bactéries se reproduisent à l’intérieur du corps humain de manière autonome alors que les virus doivent utiliser une partie de la machinerie des cellules humaines pour se répliquer, explique le Pr Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à l’UNIGE. Bloquer la réplication des virus ne peut pas revenir à tuer les cellules humaines infectées par le virus, en raison des effets secondaires que cela provoquerait. Les mécanismes d’action des antiviraux visent donc soit le moment de l’entrée du virus dans la cellule, soit sa sortie (pour empêcher son relargage). D’autres voies sont possibles ou à l’étude qui visent à interférer sur le mécanisme de réplication virale.»

Un autre écueil provient de la haute variabilité génétique des virus. Ils se reproduisent très vite, mais le taux d’erreurs lors de la duplication de leur génome est très élevé. Or, ils ne disposent pas d’un système de correction efficace, comme il en existe chez les bactéries ou dans les cellules humaines. «Les mutations génétiques sont donc très nombreuses chez les virus et, malheureusement, cela facilite grandement le développement de résistances aux antiviraux, relève Manuel Schibler, infectiologue virologue aux HUG. L’amantadine par exemple, utilisée dans les années 1980 contre la grippe, n’est plus efficace aujourd’hui, les virus actuels étant presque tous devenus résistants contre cette molécule.» Enfin, les différents virus partagent moins de similitudes que les bactéries entre elles. Il est donc rare qu’un composé soit efficace contre plusieurs virus à la fois. Contrairement aux antibiotiques, il n’existe donc pas encore d’antiviraux à «large spectre» alors qu’un réel besoin existe. «On découvre régulièrement des nouveaux virus qui infectent l’humain, ce que l’on vit actuellement avec le coronavirus en est un exemple. Mais nous sommes la plupart du temps démunis et la prise en charge consiste le plus souvent à traiter les symptômes mais pas l’infection virale elle-même», précise le Dr Schibler.

Virucide à large spectre

Développer un composé aux propriétés antivirales les plus larges possible était l’objectif des travaux menés par l’équipe de la Pre Caroline Tapparel (UNIGE) et de Francesco Stellacci (EPFL). Les scientifiques ont développé un composé qui va « leurrer » les virus et entraîner leur destruction. «Les cyclodextrines (dérivés du sucre) que nous avons utilisées miment des structures présentes sur les cellules humaines et reconnues par les virus, explique Valeria Cagno, chercheuse au Département de microbiologie et médecine moléculaire de la Faculté de Médecine de l'UNIGE et co-autrice de ces travaux. Une fois au contact du virus, le composé va provoquer des dégâts structurels irréversibles qui conduisent à la destruction du virus.» Une action virucide qui n’est pas si fréquente. Si l’hépatite C peut désormais être guérie dans plus de 95 % des cas, beaucoup d’antiviraux réduisent la reproduction du virus, jusqu’à le rendre indétectable, sans toujours les supprimer de l’organisme.

Cette approche novatrice présente plusieurs avantages. Le composé cible les virus avant leur entrée dans les cellules humaines, ce qui limite les effets secondaires possibles. Les cyclodextrines sont des molécules biocompatibles, déjà utilisées dans l’industrie agroalimentaire. Le mode d’action repose sur un mécanisme de reconnaissance des cellules qui est très partagé entre virus. Cela implique un faible risque de développement de résistances et une action sur de nombreux virus. «Nous avons testé notre composé sur de nombreux virus in vitro et nous avons observé une efficacité assez large, confirme Valeria Cagno. Pour la suite, nous allons nous concentrer sur les applications les plus pertinentes, les infections respiratoires et vaginales.» Il faudra cependant attendre plusieurs années avant de savoir si ce composé aura de réelles applications pharmacologiques.

Ebola: quand la science ne suffit pas

Entre 2014 et 2015, le virus Ebola a tué plus de 11’000 personnes en Afrique de l’Ouest. Cette épidémie sans précédent a déclenché une accélération des recherches sur ce virus, connu depuis 1976. Et fait exceptionnel, quelques années ont suffi aux scientifiques et aux laboratoires pour développer deux vaccins et deux traitements expérimentaux qui ont démontré des résultats très positifs. Le premier vaccin développé, VSV-ZEBOV, qui avait notamment été testé aux Hôpitaux universitaires de Genève, a pu être utilisé lors de la flambée d’Ebola qui a débuté fin 2018 en République Démocratique du Congo (RDC). S’il a permis de bien mieux protéger les soignants en première ligne avec les patients, la vaccination des populations s’est avérée très complexe en raison notamment des conflits armés qui règnent dans la région où sévit principalement le virus. Cette victoire scientifique inédite contre un virus tel qu’Ebola démontre cependant à quel point l’impact d’avancées médicales majeures peut être compromis par les conditions d’accès aux soins. Malgré ce nouvel arsenal thérapeutique, Ebola a déjà tué plus de 2200 personnes en RDC.

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Paru dans le Quotidien de La Côte le 26/02/2020.

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