PRE JOCELYNE BLOCH «JE SUIS ARRIVÉE À LA RECHERCHE UN PEU PAR HASARD»

Dernière mise à jour 17/03/26 | Questions/Réponses
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Récemment nommée cheffe du Service de neurochirurgie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et professeure ordinaire à la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne (UNIL), la neurochirurgienne Jocelyne Bloch s’est fait connaître du grand public par ses recherches pionnières sur les lésions de la moelle épinière, menées avec son collègue Grégoire Courtine, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Ensemble, ils ont fondé la start-up Onward Medical et codirigent le centre de recherche .NeuroRestore au sein duquel des projets sont également consacrés à la maladie de Parkinson et aux accidents vasculaires cérébraux.

Planète Santé: Vous vous êtes spécialisée en neurochirurgie fonctionnelle. Quelles pathologies traitez-vous au quotidien?

Pre Jocelyne Bloch: La neurochirurgie fonctionnelle s’intéresse à toutes les lésions et maladies du système nerveux qui ont des conséquences sur les mouvements. Cela est donc très varié: on peut citer, entre autres, la maladie de Parkinson, l’épilepsie, mais aussi la douleur au sens large ou encore certains troubles psychiatriques. J’interviens également pour des opérations de neurochirurgie plus générale. Cependant, depuis ma nomination en tant que cheffe de service, les tâches administratives occupent un peu plus de place dans mon quotidien.

Qu’est-ce que cela implique de prendre la direction d’un service?

Jusque-là, j’avais un travail un peu plus «égoïste» si je puis dire, puisque je m’occupais avant tout de ma propre activité. Or, désormais, je dois représenter le service et m’occuper de tous ses membres. Mon rôle est d’être présente pour les soutenir, les aider à progresser, faire en sorte qu’ils soient motivés à travailler à leur poste. C’est une responsabilité supplémentaire évidemment, mais c’est très stimulant et particulièrement satisfaisant quand on parvient à créer un véritable esprit de service et que l’on sent les personnes de l’équipe satisfaites. Cette nomination est arrivée à un bon moment pour moi. Il me semble difficile d’être un bon chef de service avant d’avoir atteint un certain âge car, pour avancer dans sa carrière, il faut d’abord penser à soi et il est alors difficile d’avoir la disponibilité nécessaire pour le collectif.

En plus de vos activités dans le Service de neurochirurgie du CHUV, vous menez une brillante carrière de chercheuse. Avez-vous toujours voulu associer clinique et recherche?

Quand j’ai commencé mes études, ma priorité était vraiment la médecine, je suis en fait arrivée à la recherche un peu par hasard. J’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage de recherche au sein du laboratoire du Pr Patrick Aebischer, ancien directeur de l'EPFL, et j’y ai finalement trouvé beaucoup d’intérêt. J’ai donc choisi une spécialité dans laquelle je savais que la recherche et la clinique iraient ensemble. La neurochirurgie fonctionnelle est une discipline où tout est encore à explorer, avec des technologies en évolution, une compréhension du fonctionnement du cerveau qui ne cesse de progresser.

Au quotidien, comment est-il possible de mener de front toutes ces activités?

Grâce à la construction d’une grande équipe! J’insiste vraiment là-dessus: seul, on ne fait pas grand-chose. Je suis celle qui applique les traitements que nous avons développés aux patients, mais tout ce qui est réalisé en amont pour en arriver là, c’est véritablement un travail de groupe. Aujourd’hui, .NeuroRestore, le centre de recherche que je codirige avec le Pr Grégoire Courtine, rassemble plus de 80personnes, mais quand nous avons commencé nos recherches sur la réhabilitation des mouvements après des lésions médullaires (de la moelle épinière, ndlr), nous étions une petite équipe. La publication, en 2018, des résultats de notre méthode de stimulation électrique médullaire a mis un coup de projecteur sur notre travail. Les publications qui ont suivi ont débouché sur des financements supplémentaires. Puis, sous l’impulsion de l’ancien directeur du CHUV, le Pr Pierre-François Leyvraz, est venue l’idée de créer .NeuroRestore, avec l’EPFL et l’UNIL, afin de faciliter les recherches en neurologie fonctionnelle.

BIO EXPRESS

1971

Naissance à Genève.

1994

Diplôme de médecin à la Faculté de médecine de Lausanne.

2002

Titre de spécialiste en neurochirurgie.

2018

Premières publications sur la méthode de stimulation électrique Stimo (Stimulation Movement Overground), pour améliorer la réhabilitation en cas de lésion de la moelle épinière.

Depuis 2019

Dirige le centre de recherche

.NeuroRestore avec le Pr Grégoire Courtine.

Depuis 2025

Professeure ordinaire à la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL et cheffe du Service de neurochirurgie du CHUV.

2026

Lauréate du prix Queen Elizabeth Prize for Engineering 2026 avec le Pr Grégoire Courtine.

Y travaillez-vous sur d’autres sujets que les lésions de la moelle épinière?

Oui, tout à fait. Nous avons notamment un vaste pôle de recherche sur la maladie de Parkinson. Nous nous sommes spécialisés dans les problèmes de marche, qui se manifestent fréquemment quand la maladie évolue. Un peu par analogie avec nos travaux sur les patients médullo-lésés, nous explorons les bénéfices de la stimulation électrique de la moelle épinière. Nous étudions également l’activité des neurones chez les patients qui sont traités par stimulation cérébrale profonde (SCP). Les électrodes utilisées aujourd’hui permettent non seulement stimuler des zones très précises du cerveau, mais aussi de transmettre des informations sur l’activité des cellules nerveuses. Nous essayons ainsi de corréler ces «signatures neuronales» avec les symptômes observés que nous tentons ensuite de traiter en modulant la SCP. Dans la maladie de Parkinson, il y a aussi des troubles du système nerveux neurovégétatif avec, entre autres, des problèmes de maintien de la pression artérielle. Nous évaluons l’intérêt de la stimulation médullaire dont nous avons montré l’efficacité pour remédier à ce problème chez des personnes avec des lésions de la moelle épinière.

Vous avez récemment publié deux articles dans de prestigieuses revues sur ce sujet. Pouvez-vous expliquer le principe de ce traitement?

Les lésions sévères de la moelle, surtout cervicales et dorsales hautes, perturbent la régulation de la pression artérielle. Au quotidien, les fréquentes hypotensions ont un fort impact sur la qualité de vie des patients. Nous travaillons sur cette thématique depuis une dizaine d’années. Nous avons obéi au principe qui guide toutes nos recherches: d’abord comprendre les mécanismes et l’architecture des réseaux neuronaux impliqués chez des modèles animaux, pour ensuite pouvoir viser juste lors des essais cliniques. C’est ainsi que nos dernières données ont confirmé l’efficacité de la stimulation électrique médullaire pour réguler la pression artérielle. Cela est très prometteur, car il s’agit d’un traitement relativement facile à appliquer, avec des effets immédiats, et qui ne nécessite pas de réhabilitation associée.

Jusqu’à aujourd’hui, quel a été, pour vous, le moment le plus marquant de cette épopée médico-scientifique menée avec votre collègue Grégoire Courtine?

Il y a eu beaucoup de moments très intenses au cours de ces treize années de collaboration et des instants mémorables. Je repense notamment à ce jour où nous sommes parvenus à faire remarcher un macaque médullo-lésé, puis évidemment quand cela s’est produit chez le premier patient. Mais le moment décisif, celui qui marquera véritablement l’histoire, je considère qu’il n’est pas encore arrivé. C’est quand nous aurons un traitement à proposer à tous les patients. Nous y travaillons chaque jour, mais il nous reste .encore du chemin à parcourir.