Un congé pour la santé mentale: une bonne idée?

Dernière mise à jour 26/10/23 | Article
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La tendance vient des États-Unis, où quelques grosses entreprises proposent à leurs salariés des jours de congé supplémentaires pour prendre soin de soi et diminuer le risque de souffrance psychique au travail. Le congé «santé mentale», une solution contre le burnout? Qu’en est-il en Suisse?

Depuis la pandémie de Covid-19, la question du bien-être au travail et de la santé mentale en général est devenue une préoccupation majeure. Faut-il réinventer les conditions de travail pour éviter les burnouts? Faut-il s’inspirer des États-Unis et instaurer un congé «santé mentale» pour recharger nos batteries? Pas si simple, répondent deux spécialistes de la santé en entreprise.

«Il semble que ce genre de mesure témoigne d’une prise de conscience et d’une vigilance des entreprises sur la santé mentale qui corrobore les données épidémiologiques», analyse le Dr Frédéric Regamey, responsable du secteur Santé en entreprise à Unisanté. Une bonne chose, donc, sur le principe, puisque selon une étude du Secrétariat d’État à l’économie, 39% des personnes actives en Suisse en 2018 se sentaient épuisées en raison de leur travail.[1]

Une mesure alibi

Les risques psychosociaux, c’est quoi?

Ce sont les conditions de travail qui ont une influence sur la santé mentale. Par exemple, des caractéristiques liées à l’organisation du travail, à l’environnement professionnel ou aux relations sociales au travail. Selon l’Enquête suisse sur la santé,[2] il existe neuf types de risques qui vont d’une intensité de travail élevée à un conflit de valeurs, en passant par un manque d’autonomie, du stress, des discriminations ou encore la crainte de perdre son emploi. En Suisse, une personne sur deux est exposée à au moins trois types de risques différents, 21% des personnes sont stressées et 16% craignent de perdre leur travail. Des chiffres en hausse depuis 2007. Pour agir sur la santé mentale au travail, il faudrait pouvoir transformer les facteurs de risques psychosociaux en facteurs ressources.

On pourrait donc supposer que les entreprises devraient prendre soin de la santé mentale de leurs employés en leur proposant des jours de congé supplémentaires pour déconnecter et revenir travailler en pleine forme. «Évidemment, je suis toujours favorable à ce qu’on ait plus de jours de congé! Mais il faut se demander ce qu’il y a derrière une mesure comme celle-ci», tempère Nadia Droz, psychologue spécialiste de la santé au travail. «Est-ce que c’est une manière pour les entreprises de se dédouaner de leur responsabilité?», se méfie-t-elle. Car la question à poser est au fond celle des causes du mal-être au travail afin d’y apporter des réponses adaptées.

Un doute que partage le Dr Regamey, pour qui il faut avant tout interroger la notion de risques psychosociaux, c’est-à-dire des déterminants en lien avec l’organisation du travail et les conditions d’emploi, qui entraînent des répercussions sur la santé mentale et physique des employés (lire encadré). «Une mesure comme le congé de santé mentale individualise une problématique qui est avant tout collective. Cela peut donner le sentiment qu’on légitime des conditions de travail défavorables par des jours de congé offerts. C’est un peu comme les entreprises qui proposent des cours individuels de gestion du stress, alors que l’environnement de travail est défavorable, comme si le stress ne venait que des employés.»

Risque de stigmatisation

Autre problème potentiel d’une telle mesure, selon nos experts, c’est qu’elle risque de stigmatiser les personnes qui y ont recours. «Afficher le fait qu’on prend un congé de santé mentale, c’est afficher le fait qu’on pourrait être fragile», craint le Dr Regamey. Une inquiétude que partage Nadia Droz, pour qui un tel congé peut être difficile à assumer pour les employés. «C’est un peu comme le congé menstruel instauré notamment au Japon, qui est une très bonne idée sur le principe, mais qui n’est jamais pris parce que les employées ont peur de passer pour des tire-au-flanc. On pourrait éventuellement imaginer un congé "joker" qu’on pourrait prendre sans avoir à donner de raison particulière?», suggère la psychologue.

Des solutions de fond

Pour lutter contre la souffrance au travail, des jours de congé seraient peut-être bénéfiques, mais ils ne suffisent pas. Selon le Dr Regamey, il faut à nouveau aller voir du côté des conditions de travail. «Il s’agit de mettre en place une culture qui permette de parler de l’organisation du travail avec les salariés, d’identifier les risques pour la santé et de mener des actions de prévention dans une démarche collective participative. Il est notamment primordial de sensibiliser la direction et de former les cadres. Discuter d’un congé ne suffit pas, c’est le dialogue dans l’entreprise qui fait prévention, le chemin est déjà la solution.»

Une solution que Nadia Droz résume en une phrase: «Il faut repenser le travail de manière qu’il soit salutogène, c’est-à-dire qu’il permette de préserver, voire d’améliorer la santé.Car si travailler c’est la santé, ce qui est en partie vrai, il faut pouvoir le faire tout en restant en bonne santé, dans une entreprise qui prend soin de ses collaborateurs.»

Le congé «santé mentale», une idée pas forcément fausse, donc, mais insuffisante. Si les entreprises se préoccupent du bien-être de leurs salariés, elles accompagneront cette mesure d’autres solutions structurelles au niveau des conditions de travail pour un vrai plan de prévention efficace.

Travaillons-nous trop?

«Oui, sans aucun doute!», répond sans hésiter Nadia Droz, psychologue spécialiste de la santé au travail. Les congés sont ainsi essentiels au maintien de l’équilibre entre travail et vie privée. Mais pour que le congé soit efficace, c’est-à-dire pour qu’il permette réellement un repos et une déconnexion, il faut que l’organisation du travail au sein de l’entreprise le permette. «Si quand on est absent, le travail n’est pas fait et s’accumule jusqu’à notre retour, on ne résout rien, met en garde la psychologue. C’est comme le taux partiel, beaucoup d’entreprises le permettent mais comptent sur une productivité à temps plein.» De plus, il faut que la nature du congé soit reposante. «Le congé peut être fondamentalement bon si on l’utilise pour soi-même. Si on a des problèmes de santé, par exemple, ou des proches à charge et qu’on utilise ses jours de congé pour faire des tâches stressantes, ça ne fonctionne pas.»

Pour le Dr Frédéric Regamey, responsable du secteur Santé en entreprise à Unisanté, la question va au-delà de la quantité, qui n’est qu’un aspect de la pénibilité du travail. «Il y a d’autres facteurs de risque à prendre en. Ce n’est pas qu’une question de charge de travail, il s’agit aussi du contenu et de la qualité de celui-ci. Par exemple, si on travaille beaucoup mais qu’on a de la marge de manœuvre, une bonne autonomie, on peut limiter l’impact sur la santé. Dans le cas contraire, on l’aggrave.»

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Paru dans Le Matin Dimanche le 15/10/2023

[1] https://www.seco.admin.ch/seco/fr/home/Publikationen_Dienstleistungen/Publikationen_und_Formulare/Arbeit/Arbeitsbedingungen/Studien_und_Berichte/studie_arbeitsbedingter_stress_2005_2009.html

[2] https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/sante/determinants/conditions-travail.html

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