Vivre près d’un trafic routier intense favoriserait la démence

Dernière mise à jour 04/05/17 | Article
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Une étude canadienne, qui a porté sur 6,5 millions de personnes pendant douze ans, fait le lien entre l’exposition aux polluants émis par les camions et voitures et les risques de développer un alzheimer.

De quoi on parle

Parue en janvier dernier dans la revue scientifique The Lancet, une étude menée sur les habitants de l’Ontario, la province la plus peuplée du Canada, a fait le tour du monde. Sa découverte: vivre à moins de 50 mètres d’une route importante augmenterait de 7% le risque de démence (dont la maladie d’Alzheimer). Un effet qui s’estomperait avec la distance. Les mécanismes en jeu étant encore mal connus, la preuve n’est pas absolue, mais le doute s’amoindrit.

L’étude dont les résultats ont été publiés dans The Lancet* est sans précédent: plus de 6,5 millions de personnes – la quasi-totalité des habitants de la province canadienne de l’Ontario – ont été suivies pendant douze ans pour observer la survenue de pathologies neurologiques telles que démence (l’alzheimer, entre autres), sclérose en plaques ou maladie de Parkinson. L’objectif: mettre en lien ces données avec la localisation du domicile, situé plus ou moins loin d’une route principale.

Pourquoi une telle exploration? «On sait aujourd’hui que la présence de polluants de l’air inhérents au trafic routier, notamment des particules issues de la combustion du diesel, a une incidence sur la santé, explique le Pr François Herrmann, épidémiologiste et gériatre aux Hôpitaux universitaires de Genève. Pour ne parler que de ce qui se passe au niveau du cerveau, ces agents toxiques seraient capables de provoquer un stress dit «oxydatif» et une inflammation des neurones, déclenchant une série de réactions pouvant aller jusqu’à la production d’anticorps contre les neurones eux-mêmes.»

D’où l’idée des auteurs de l’étude canadiens: observer la corrélation entre exposition à la pollution du trafic routier et maladie neurologique. Les résultats montrent qu’habiter à moins de 50 mètres d’une voie principale de circulation augmente le risque de 7%, entre 50 et 100 mètres l’augmente de 4% et de 2% entre 101 et 200 mètres. Au-delà de 300 mètres, l’effet s’éteint et a pu servir de référence dans l’étude. Fait important, le constat n’a valu que pour la démence, aucune association de ce genre n’a été relevée pour la sclérose en plaques et la maladie de Parkinson.

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Publication éloquente

Les particules fines atteignent le cerveau

Quels polluants liés au trafic routier détériorent la santé? «Diesel, microparticules, poudre de pneus, poussières des routes, plaquettes de frein: c’est sans doute un cocktail de tout cela qui provoque des dommages, estime le Pr François Herrmann, épidémiologiste et gériatre aux Hôpitaux universitaires de Genève. Bien sûr, des progrès ont été réalisés – les plaquettes de frein des voitures ne comportent plus d’amiante comme c’était le cas il y a encore vingt ans, par exemple – mais beaucoup reste à faire.» Si la fumée noire s’échappant de certains véhicules fait réagir, le danger vient aussi des microparticules invisibles à l’œil nu mais capables de pénétrer dans le cerveau humain. Par le biais des neurones olfactifs ou des poumons, elles s’insinuent dans les alvéoles, puis dans les capillaires sanguins avant d’atteindre le cerveau grâce à la circulation sanguine. «Certaines microparticules ont ainsi été retrouvées dans les lobes frontaux du cerveau humain, confirme le spécialiste. De nombreux défis restent à relever pour comprendre leur incidence exacte, mais parce que les suspicions sont lourdes, les mesures de protection doivent s’intensifier sans attendre.»

La recherche comporte cependant des limites, énoncées par les chercheurs eux-mêmes. Parmi lesquelles le risque d’être passé à côté de personnes non diagnostiquées, l’absence d’informations sur les traitements en cours ou encore un décalage possible entre la localisation du domicile et l’exposition réelle aux polluants incriminés. En effet, si les routes dites «principales» ont été en ligne de mire de l’étude, la densité du trafic sur ces voies n’était pas prise en compte: certaines étaient peut-être peu empruntées, tandis qu’il est possible que des routes plus modestes aient été saturées à toute heure du jour et de la nuit.

Cette publication n’en est pas moins éloquente. «Elle montre un effet «dose-réponse» vraiment significatif, indique le Pr Herrmann. En clair, le risque croît régulièrement à mesure que le domicile s’approche d’un axe principal de circulation. Et il a été noté que le risque est encore plus élevé chez les personnes qui n’ont jamais déménagé d’une zone ainsi considérée à risque. Autre fait intéressant: les chercheurs ont ajusté les chiffres pour tenir compte de diverses variables, comme l’accès plus ou moins aisé à un neurologue, les diverses zones géographiques… rien n’y fait, le risque reste le même.»

De là à conseiller un déménagement en urgence, prudence. «Il est très probable que la pollution soit l’un des agents impliqués dans la survenue de la démence, mais pas le seul. Tant que nous ne connaîtrons pas tous les mécanismes en jeu, le principe de précaution prévaudra», admet le spécialiste. Car beaucoup d’autres pistes sont suspectées de favoriser la démence: la génétique, l’inactivité physique, l’hypertension artérielle, le surpoids ou encore la répétition de coups violents reçus sur la tête dans le cadre d’une pratique intensive de sports tel que la boxe, le rugby ou le football, notamment.

Dysfonctionnement vasculaire

Mais ce qui a surpris les chercheurs, c’est que l’exposition aux polluants du trafic routier n’aurait pas d’effet sur la maladie de Parkinson ou la sclérose en plaques. «De ces trois pathologies neurologiques, la démence est celle qui coexiste le plus avec un dysfonctionnement vasculaire, explique le Pr Herrmann. Or on sait que les agents de la pollution infiltrent et affectent le système cardio-vasculaire, notamment via l’air inspiré.» À noter également que la démence, dont l’une des formes est l’alzheimer, est beaucoup plus répandue que les deux autres: en Suisse, environ 144 000 personnes souffrent de l’alzheimer contre 15 000 de maladie de Parkinson et 10 000 de sclérose en plaques.

Enfin, qui dit alzheimer dit troubles de la mémoire. Et là encore, l’étude dévoile une piste intéressante: vivre à proximité du trafic routier et de ses nuisances sonores favorise les troubles du sommeil. Deux hypothèses sont soulevées: une perturbation du travail de mémorisation qui s’opère pendant le sommeil et l’installation d’une fatigue chronique qui dégrade l’hygiène de vie au détriment de la santé des neurones. Or si à ce jour la maladie d’Alzheimer reste incurable, malgré une recherche médicale en plein essor, l’hygiène de vie est le levier principal d’action (lire l’encadré). «Idéalement, la prévention gériatrique devrait commencer dès la vie in utero», conclut le Pr Herrmann.

La prévention doit commencer au plus tôt

«Malheureusement, quand les symptômes de démence apparaissent, les dégâts sont déjà importants», reconnaît le Pr François Herrmann, épidémiologiste et gériatre aux Hôpitaux universitaires de Genève. Bien sûr, une prise en charge est possible. Elle associe généralement la prescription de médicaments, pour freiner l’évolution des symptômes, un suivi social et un accompagnement psychologique. «Mais le traitement miracle est encore loin. L’effet des médicaments dont nous disposons aujourd’hui est modeste et limité dans le temps. En revanche, adopter très tôt une bonne hygiène de vie a un réel effet protecteur», poursuit le spécialiste. D’autant plus pour les démences dites «vasculaires». Pour rappel, les trois types de démences les plus fréquents sont la maladie d’Alzheimer, les démences vasculaires et les démences mixtes, qui combinent les deux premières. Les démences vasculaires résultent de la répétition de micro-attaques cérébrales, souvent imperceptibles, survenant tout au long de la vie. Avec le temps, des lésions apparaissent, et avec elles les premiers signes de démence. Or ces micro-attaques sont notamment favorisées par l’excès de cholestérol, le diabète, l’hypertension artérielle et le manque d’activité physique. «Agir sur ces facteurs le plus tôt possible est l’un des plus grands leviers d’action dont nous disposons à ce jour», conclut le Pr Herrmann.

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Références :

  • *«Living near major roads and the incidence of dementia, Parkinson’s disease, and multiple sclerosis: a population-based cohort study», «The Lancet», 04/01/2017.
  • Paru dans Le Matin Dimanche du 23/04/2017.

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