Les selles ont des vertus thérapeutiques potentielles

Dernière mise à jour 06/02/13 | Article
Les selles ont des vertus thérapeutiques potentielles
Efficace et peu onéreuse, la transplantation fécale pourrait permettre de lutter contre les maladies gastro-intestinales.

Introduire de «bonnes» bactérie dans l'intestin pour y traiter une infection? Voilà plusieurs années que les publications médicales en parlent. Si l'on en croit plusieurs médecins, il est possible d'aller puiser des bactéries saines dans les selles d'autrui. Il y a deux ans, Emily Walker expliquait pourquoi et comment  la transplantation de matières fécales pouvait soigner les infections à Clostridium difficile, qui sont tenaces et particulièrement douloureuses. Un article récemment publié dans le New England Journal of Medicine apporte des arguments inédits aux promoteurs d'une telle approche: dans un essai contrôlé randomisé, le traitement antibiotique a soigné 31% des patients, tandis que la transplantation fécale en a guéri 94%.

Nous sommes en 2008. Ruth, une enseignante de Long Island, entre dans le cabinet de son médecin avec un récipient rempli des excréments d'un des membres de sa famille; son docteur a prévu de lui injecter ces matières fécales. Depuis deux ans, Ruth souffre d'une infection intestinale due à Clostridium difficile, qui entraîne d'insoutenables diarrhées. Elle avait perdu près de dix kilos; elle perdait ses cheveux. Ses amis lui demandaient si elle avait le cancer.

C'est alors qu'elle a rencontré Lawrence Brandt, gastroentérologue au Montefiore Medical Center (Bronx, New York). Le docteur Brandt pense avoir découvert une méthode permettant de soigner les personnes souffrant d'infections récurrentes à «C. diff.»: la transplantation fécale. Voilà plusieurs décennies qu'il injecte de la matière fécale dans le tube digestif de ses patients, ce qui permettrait selon lui de résoudre leurs problème dans près de 100% des cas. Si sa méthode fonctionne vraiment (et il n'est pas le seul médecin à l'affirmer), l'humanité pourrait bien avoir trouvé une solution viable – et certes quelque peu étrange – à un problème des plus sérieux. Clostridium difficile infecte 250 000 Américains par an, et en a tué plus de 20 000 entre 1999 et 2004. (Les chercheurs estiment que l'infection touche treize patients sur mille dans les hôpitaux américains). Les antibiotiques seront toujours le premier recours face à de telles infections, mais lorsqu'ils échouent, une transplantation fécale pourrait constituer une autre solution. Pour Ruth, du moins, la procédure fut une aubaine. «Je suis guérie. Point à la ligne. Guérie.»

Résumons l'essentiel du problème. Les personnes infectées par la robuste bactérie C. diff. se voient généralement prescrire un puissant antibiotique. Le hic, c'est que ces traitements ne se contentent pas d'éliminer l'envahisseur: ils anéantissent également une bonne partie des bactéries bénéfiques de notre flore intestinale. Une fois ces «bons» microorganismes évacués, les bactéries C. diff. encore présentes dans l'organisme se regroupent beaucoup plus facilement – et nous infligent un nouvel épisode infectieux. S'il existait un moyen de faire renaître les bonnes bactéries dans les intestins, ces réinfections pourraient être évitées. Certaines personnes, comme Ruth, optent pour d'onéreux compléments probiotiques (ils lui ont coûté jusqu'à 350 dollars par semaine). Mais dans certains cas, un malade ayant perdu la quasi-totalité de ses bonnes bactéries se voit presque incapable de les faire renaître. La transplantation fécale semble quant à elle agir comme un super-probiotique: en injectant un échantillon substantiel de selles dans l'intestin du patient, le médecin y fait réapparaître les microorganismes bénéfiques qui l'avaient déserté.  

Les médecins préfèrent que le donneur soit un proche du patient (un parent ou un conjoint, par exemple). Les chercheurs expliquent que lorsque les gens vivent ensemble, les bactéries auxquelles ils sont exposés – bonnes et mauvaises – sont similaires. Il y a donc plus de chance pour que leurs bactéries intestinales aient été semblables avant la maladie.  

Le donneur prend un émollient fécal le soir, puis donne l'ensemble de ses selles matinales au malade; ce dernier les confie à son médecin, qui les fait analyser. Il est important de s'assurer que l'échantillon ne contient aucun parasite ou tout autre agent pathogène (virus d'une hépatite, salmonelle, VIH…). Une fois analysées, les selles sont mélangées avec une solution saline, de manière à obtenir environ cinquante centilitres de liquide à la consistance proche du milkshake. On l'introduit dans le côlon du patient en utilisant un colonoscope ou un endoscope. On peut aussi l'administrer dans l'estomac via un tube nasogastrique. (Cette dernière méthode est toutefois considérée comme la plus dangereuse: les selles peuvent s'introduire dans les poumons. Les colonoscopies comportent leurs propres risques, notamment la perforation des intestins).

On dénombre également plusieurs adeptes du système D. Il suffit d'une bouteille de solution saline, d'un bock à lavement de deux litres et d'un robot mixeur ordinaire. Mike Silverman, médecin chercheur à l'Université de Toronto, a écrit un guide de la transplantation fécale artisanale pour la revue Clinical Gastroenterology and Hepatology. Il estime qu'il est possible de réaliser cette procédure sans courir le moindre risque, mais qu'il faut néanmoins confier l'analyse de l'échantillon fécal à un médecin. Il explique avoir conçu ces instructions parce que les administrateurs de son hôpital refusaient de laisser leurs médecins mettre en œuvre cette pratique (celle-ci n'ayant pas été validée par une étude de grande ampleur évaluée par des pairs).

Une méthode évoquée dès 1958

Il est vrai que la transplantation fécale n'a fait l'objet d'aucun essai clinique de grande envergure. On relève toutefois plusieurs articles y faisant référence dans les publications médicales, et ce dès 1958. A l'époque, Ben Eiseman, chirurgien à Denver, utilise la méthode pour soigner quatre patients atteints par un type de colite pouvant être provoqué par C. diff.  Son projet: administrer «des selles ordinaires dans le côlon de patients souffrant de cette maladie», de façon à «rétablir l'équilibre naturel». Trois de ses quatre patients étaient aux portes de la mort avant le lavement fécal. Ils guérirent. Pour Eiseman et ses collègues, cette modeste expérience laissait entrevoir une «méthode thérapeutique simple mais rationnelle» méritant d'être évaluée en détail.

Des études de plus grande envergure commencent à voir le jour. Mark Mellow, gastroentérologue à l'hôpital INTEGRIS Health d'Oklahoma City, a récemment présenté les résultats de ses propres expériences. Quinze des seize patients souffrant de Clostridium difficile sur lesquels il a réalisé une transplantation fécale n'ont pas fait de rechute dans les cinq mois suivant l'expérience. Plusieurs études présentées lors de cette conférence ont fait état de résultats tout aussi encourageants; dans chaque cas, les symptômes ont disparu presque immédiatement après la transplantation.

Reste que les études démontrant les bienfaits de la transplantation fécale ne représentent en tout et pour tout qu'une vingtaine d'études de cas portant au total sur environ deux cent patients. Tant qu'un essai randomisé de grande envergure ne sera pas publié dans une revue médicale de premier plan, la plupart des médecins continueront sans doute d'imiter l'Université de Toronto et refuseront de pratiquer la transplantation. De fait, peu de gastroentérologues s'y sont essayés. Colleen Kelly, gastroentérologue au Women & Infants Hospital de Rhode Island, a interrogé soixante-douze gastroentérologues à l'occasion d'un récent congrès international de médecine. Elle a découvert que seuls sept d'entre eux avaient réalisé la procédure. Près de la moitié des spécialistes interrogés ont dit être disposés à tenter une telle transplantation sur un patient malade, mais tous les autres ont déclaré ne pas se sentir prêts.  Quant à Colleen Kelly, elle a réalisé vingt-deux transplantations: «Je pense vraiment que tout le monde va s'y mettre d'ici deux ou trois ans».

Les infectiologues sont moins optimistes

Les experts des maladies infectieuses font preuve d'un enthousiasme un peu plus mesuré. Selon Vincent Young (Université du Michigan), les résultats semblent prometteurs, mais il se refuse encore à tenter la transplantation fécale. A l'en croire, un échantillon de selles peut renfermer plusieurs germes inconnus potentiellement néfastes. William Schaffner, président de la National Foundation for Infectious Diseases, a mis en garde le corps médical en répétant que cette procédure en était encore à ses débuts, et qu'elle n'était pas encore prête à être utilisée à grande échelle. (L'American College of Gastroenterology n'a quant à lui émis aucun avis relatif à la transplantation fécale).

Mais les inconditionnels de cette technique ont des projets bien plus ambitieux encore. Ils espèrent pouvoir utiliser la transplantation fécale pour traiter d'autres maladies intestinales, comme la colite ulcéreuse ou même l'obésité. Selon certaines études, les intestins des personnes souffrant d'un surpoids important contiennent un nombre plus important d'un certain type de bactérie; cette dernière pousserait leur organisme à extraire plus de calories des glucides complexes. Des chercheurs se sont penchés sur la question, et ont découvert que les souris obèses perdaient du poids lorsqu'on transplantait des selles de souris saine dans leurs intestins. Puis une équipe de chercheurs hollandais a tenté l'expérience sur des sujets humains. Personne n'a perdu de poids, mais on a détecté une amélioration significative de la capacité de régulation de l'insuline chez les receveurs. (Cette étude est en cours d'évaluation et devrait être publiée dans les prochains mois).

Aussi prometteuse soit-elle, la transplantation fécale ne sera certainement pas utilisée à grande échelle avant un certain temps. Non parce que la procédure dégoûte les patients – selon les médecins, les malades souffrant d'une infection à Clostridium difficile depuis longtemps ont hâte de l'essayer – mais parce que les essais cliniques de grande envergure reçoivent très peu de financement public. Ce sont généralement les laboratoires pharmaceutiques ou les fabricants de dispositifs médicaux qui financent ce type de recherches, mais dans ce cas précis – un traitement naturel, sans dépôt de brevet – les sociétés concernées n'auraient aucun espoir de réaliser des profits importants. Elles pourraient surtout perdre de l'argent: une pilule de vancomycine (l'un des deux antibiotiques utilisés dans le traitement du C. diff.) coûte environ 55 dollars, et le patient en prend quatre par jour pendant deux semaines (en moyenne). Un verre plein d'excréments s'avère beaucoup moins onéreux.

Tout ceci ne veut pas dire que nous n'aurons jamais accès à ces données cruciales: Lawrence Brandt, le gastroentérologue du Bronx, a déposé une demande de subvention auprès des National Institutes of Health pour une modeste étude contrôlée en double aveugle. Il dit vouloir réunir quarante sujets, et espère pouvoir commencer dès que possible.

Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2011/01/the_enema_of_your_enemy_is_your_friend.single.html.

Emily Walker est correspondante à Washington pour MedPage Today.

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