Charge mentale: quand le cerveau épuise le corps

Dernière mise à jour 14/10/19 | Article
Formule empruntée aux sociologues, la «charge mentale» est devenue un sujet de frictions conjugales. Mais qu’en est-il de son impact sur notre santé?

Penser à tout, tout le temps. Travail, maison, rendez-vous chez le pédiatre, réservation des vacances, présentation à finir pour le lendemain… le tout sur fond de notifications perpétuelles de nos smartphones et de sollicitations incessantes par tous les canaux possibles. Autant d’ingrédients qui alimentent notre charge mentale. Si le terme existe depuis des décennies en sociologie du travail pour évoquer l’accumulation simultanée de tâches personnelles et professionnelles – chez les femmes en particulier –, la BD Fallait demander!* de la dessinatrice Emma a décuplé les discussions sur la répartition des tâches domestiques au sein des couples.

Dompter ses émotions

Si nous sommes capables à tout moment d’élaborer les pires scénarios, nous avons aussi l’aptitude mentale pour gérer nos émotions et améliorer notre capacité de récupération après un stress. Tour d’horizon de quelques stratégies avec le Dr Patrick Gomez, responsable de recherche au sein du Département Santé au travail et environnement du Centre universitaire de médecine générale et santé publique (Unisanté).

  • Savoir se distraire. Basique, mais imparable pour contrer la tendance à ressasser.
  • Choisir de s’exposer ou pas à des situations que l’on sait stressantes, quand cela est possible.
  • Réinterpréter objectivement une situation vécue comme éprouvante ainsi que notre propre réaction, pour en considérer les points positifs et les points négatifs.
  • Prendre les rênes d’une situation pour désamorcer ce qu’elle pourrait avoir de dérangeant.
  • S’aider de son corps. Contrôle respiratoire, expression du visage et posture, autant de soutiens concourant à une meilleure gestion des émotions sur l’instant.

En parallèle, il y a quelques mois, une étude britannique** menée auprès de 6’025 femmes ayant un emploi concluait que, parmi elles, celles qui travaillaient tout en élevant deux enfants étaient jusqu’à 40% plus stressées que les femmes sans enfant. Pour arriver à cette conclusion, onze paramètres biologiques ont été passés au crible, incluant notamment les systèmes immunitaire et cardiovasculaire (pression artérielle, fréquence cardiaque, etc.).

Devons-nous nous inquiéter pour notre santé physique et mentale? Le problème est-il exclusivement féminin? «Il est surtout humain par essence et directement lié à l’époque dans laquelle nous vivons, estime le socio-anthropologue et secrétaire général de Pro Mente Sana, Jean-Dominique Michel. Au fil de son évolution, le cerveau humain n’a cessé d’évoluer. La capacité à lire à voix basse, puis sans énoncer les mots lus par exemple, n’a été amorcée qu’à l’an 800. Mais il est aujourd’hui confronté à une déferlante d’informations pour laquelle il n’est pas équipé.» En cause notamment: le caractère extrêmement limité de notre mémoire de travail. Cheville ouvrière de nos performances neurologiques, c’est à elle que nous devons la capacité de retenir un code tout juste entendu ou de jongler entre plusieurs nombres pour effectuer un calcul mental. Fiable et précise, elle a un défaut majeur: son caractère exclusif. Autrement dit, même si notre cerveau est apte à intégrer simultanément une quantité quasi infinie de paramètres, nous nous heurtons à l’une de ses limites physiologiques lorsqu’il s’agit de nous focaliser sur plusieurs tâches ou idées à la fois.

Un réel stress

«Le tourbillon d’informations et de demandes qui nous assaille du matin au soir nous expose de ce fait à une charge mentale écrasante qui peut se traduire par un réel stress, poursuit Jean-Dominique Michel. Là encore, notre cerveau humain en est la cause. Doués d’une capacité de fiction, nos neurones ont la faculté d’élaborer des scénarios de toutes sortes. Alors d’un bus raté à un retard de dossier, notre système de stress – initialement conçu pour faire face aux dangers vitaux – ne cesse de s’activer, anticipant souvent des situations plus dramatiques qu’elles ne le seront finalement. Ni lion ni ours à l’horizon donc, mais la surréaction d’une partie ancestrale de notre cerveau, dopée à une imagination foisonnante et à une anxiété elle aussi intrinsèquement humaine. Le tout peut conduire à un réel épuisement.»

Aussi instinctives que soient ces réactions, elles ne sont pas inéluctables. «Charge mentale et stress ne sont pas forcément liés, souligne le Dr Patrick Gomez, responsable de recherche au sein du Département Santé au travail et environnement du Centre universitaire de médecine générale et santé publique (Unisanté), en s’appuyant notamment sur les études menées auprès de contrôleurs du trafic aérien. Le facteur clé est la perception que nous avons de nos propres ressources au regard des demandes auxquelles nous devons faire face. Or, c’est surtout l’impression d’un décalage entre les deux, la sensation de ne pas être à la hauteur, qui conduit à un stress chronique et prolongé. Et ce d’autant plus que l’on reste envahi par ces préoccupations. Notre capacité à ressasser autant qu’à anticiper d’hypothétiques problèmes inscrit les stress ponctuels du quotidien sur le long terme. Et c’est cela qui est délétère.»

Jusqu’à quel point? Si la charge mentale apparaît encore rarement comme un motif de consultation en soi, fatigue, maux de tête ou encore insomnie et accès de colère (lire encadré) en sont des signes à ne pas négliger. «Nous savons par exemple que ruminations et stress chronique peuvent conduire à des altérations de l’activité cardiaque, qui elles-mêmes accroissent le risque de dépression, souligne le Dr Gomez. À l’inverse, et plus réjouissant, nous avons la capacité d’atténuer ces phénomènes notamment par la gestion de nos émotions (lire encadré). Futile en apparence, ce levier est d’une réelle puissance pour acquérir une distance sur les événements du quotidien et leur impact sur la santé.»

Signes avant-coureurs

Sensation de tête pleine, fatigue, irritabilité: la charge mentale et le stress pouvant en découler s’expriment de multiples manières. La Dre Grazia Ceschi, psychologue-psychothérapeute et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève, souligne deux signaux moins anodins qu’ils n’en ont l’air.

Le premier est l’insomnie. Supportables lorsqu’ils sont passagers, les troubles du sommeil doivent attirer l’attention lorsqu’ils s’installent dans le temps. Outre la fatigue et les difficultés de concentration qu’ils génèrent, ils nous privent de ressources mentales précieuses en cas de charge mentale excessive prompte à nous submerger.

Le second signal à prendre en considération relève de l’humeur. Irritabilité, emportement excessif pour des détails, accès de colère: autant de réactions tout sauf anodines lorsqu’elles se généralisent. «La colère peut évidemment être justifiée, voire salutaire, en aidant par exemple à s’indigner face à des situations inacceptables, concède la Dre Ceschi. Mais lorsqu’elle devient prédominante et inadéquate au regard des circonstances, elle devient un dysfonctionnement en soi et ses conséquences peuvent être redoutables. À commencer par un éloignement progressif de l’entourage. Or, on sait que l’isolement social est un facteur aggravant le risque de troubles psychiques.» Et de conclure: «La charge mentale est un phénomène éminemment contemporain déterminé par de multiples facteurs. Pour y faire face, il n’y a pas de recette universelle, mais la possibilité de remettre en question ses propres fonctionnements, seul ou avec l’aide d’un thérapeute.»

______

* Plus d’infos sur le blog: https://emmaclit.com/

** Sociology, February 28, 2019.

 

Paru dans le Quotidien de La Côte le 11/09/2019.

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