À quoi ça sert d’être dans la lune

Dernière mise à jour 25/01/18 | Article
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Serait-ce une stratégie pour fuir l’instant présent? Pour échapper à l’ennui ou à l’angoisse de notre finitude? C’est la question que tout le monde se pose. L’homme peine à vivre sans se divertir et, à défaut de trouver matière à son divertissement, il s’échappe, là-haut dans ses pensées, loin de la conscience du moment présent. Décryptage.

Depuis une dizaine d’années, les sciences cognitives se penchent sur le phénomène du «mindwandering», comprenez le vagabondage mental, soit ce que fait le cerveau quand il «ne fait rien». Lorsque nous nous égarons dans nos pensées, ou lorsque nous ne pensons à rien, nous entrons dans ce que les neurosciences définissent comme le mode par défaut du réseau cérébral: le cerveau reste actif mais n’est plus sujet à des stimuli extérieurs. Il n’est plus concentré ou absorbé par une tâche précise, comme écrire un e-mail, résoudre une équation ou même rôtir une côte de porc. Alors il vagabonde, se perd dans toutes sortes de pensées et, dès lors, se distancie du présent. Il est, pour ainsi dire, «off-task», soit hors-fonction. Or, plus l’esprit passerait de temps à errer dans cet ailleurs dont nous ne saisissons pas encore pleinement la fonction, plus il serait malheureux.

«Lorsque l’esprit vagabonde, il a tendance à ruminer les évènements du passé, à s’inquiéter de l’avenir et à ne pas profiter du présent, explique Marjan Sharifi, docteure en psychologie cognitive à l’Institut Max Planck für Kognitions und Neurowissenschaften. Hélas, ajoute-t-elle avec un léger soupir, en cas de vagabondage mental, l’homme est infiniment plus doué dans la production de pensées négatives que dans celle de pensées positives».

Esprit errant, esprit malheureux?

En 2010, deux chercheurs de l’Université de Harvard, Matthew A. Killingsworth et Daniel T. Gilbert, publient une étude intitulée «A wondering mind is an unhappy mind» («Un esprit errant est un esprit malheureux»). D’après les données récoltées chez quelque 2000 sujets, jusqu’à 50% de notre temps d’éveil serait consumé par cette errance mentale. Cette activité est particulièrement fréquente au travail et, inversement, rare lors d’activités sportives ou sexuelles. L’étude montre aussi que plus on s’investit dans une action, quelle qu’elle soit, plus on en retire de la satisfaction et dès lors du bonheur. Et au contraire, plus on passe de temps à être dans la lune, plus on est malheureux.

Un nouveau champ d’exploration

À ce jour, diverses études ont été menées sur le vagabondage mental de sujets dépressifs, de personnalités dites borderline, stressées ou souffrant d’un trouble déficitaire de l’attention (TDA-H). Toutes confirment une comorbidité impliquant vagabondage mental et états dépressifs. Mais nous ne vagabondons pas tous de la même façon. «Le vagabondage mental des personnalités borderline par exemple, explique Marjan Sharifi, se caractérise par une oscillation fréquente entre un état concentré et un état off-task. Leurs pensées balancent également rapidement entre des images reliées à soi et des images reliées aux autres».

En 2016, la Dre Marjan Sharifi dirige, dans le département des neurosciences sociales de l’Institut Max Planck de Leipzig, la première étude sur le vagabondage mental chez les personnalités narcissiques. À travers une série de tests psychologiques, l’étude révèle la tendance qu’ont les narcissiques à vagabonder mentalement vers le futur, générant des idées ou des images reliées à la notion du soi*. «La particularité de ces pensées autogénérées est d’être fréquemment de nature positive. Se projeter dans le futur est après tout un moyen de se donner espoir, n’est-ce pas?», questionne Marjan Sharifi. «Ces résultats confirment aussi l’hypothèse que les narcissiques cultivent une vision grandiose et nombriliste de leur être en se livrant fréquemment à des projections fantasmées de leur grandeur et de leur succès futur. En revanche, lorsque leurs esprits vagabondent vers le passé, la notion du soi se fait rare et les ruminations négatives s’enclenchent», poursuit la spécialiste. Son étude démontre également que les personnalités narcissiques vagabondent mentalement plus fréquemment que la norme. Aussi, «40% des sujets narcissiques souffrent à un moment ou à un autre d’une dépression, ce qui renforce à nouveau le lien entre états dépressifs et vagabondage mental.»

De la créativité à la clé

Plus généralement, être dans la lune présenterait néanmoins des bénéfices. Des études sont menées à l’Institut Max Planck par le Dr Daniel Margulies sur le lien entre créativité et vagabondage mental. Pour les besoins de l’étude, les participants sont répartis en différents groupes. Les personnes du groupe A doivent répondre immédiatement à une question donnée, tandis que celles du groupe B doivent répondre à la même question, mais après une période de vagabondage mental. Or, les réponses du groupe B s’avèrent plus innovantes que celles du groupe A. «Être présent, explique Marjan Sharifi, a certes des avantages, mais cela reste un mode de fonctionnement limité. Prenez les vies d’un Nietzsche, d’un Schopenhauer ou d’un Freud. Ils n’étaient peut-être pas les personnes les plus heureuses du monde. Néanmoins, ces trois hommes, et ils ne sont pas les seuls, soutinrent, à juste titre d’ailleurs, que l’expérience esthétique parvient à vous tirer hors de l’ici et du maintenant pour vous emmener dans un monde qui est autre. Je ne pense pas non plus qu’Einstein serait parvenu à développer ses théories en étant resté continuellement présent au présent.» Pour la psychologue, le problème n’est pas tant de trop ou de ne pas assez vagabonder, mais «se trouve plutôt dans la valorisation excessive, voire maladive, que notre société donne à la quête du bonheur. Les pensées négatives et les états dépressifs ne sont-ils pas une partie intégrante de la nature humaine? Je rêve d’un monde plus tolérant envers les différents états émotionnels de chacun», conclut-elle.

La méditation, une solution?

«Une pratique régulière de la méditation permet de réduire le vagabondage mental», confirme la Dre Marjan Sharifi, qui reste néanmoins sceptique sur l’engouement général dont bénéficie cette pratique, surtout sous la forme de la pleine conscience (mindfulness). En effet, que ce soit chez les psychiatres et psychothérapeutes, dans les revues scientifiques ou dans les grandes entreprises, la méditation s’impose de plus en plus comme la solution à tous nos problèmes. Optimiser la conscience du présent préviendrait les rechutes dépressives, réduirait la douleur et les troubles liés à l’anxiété, et améliorerait la santé et le bien-être. Sur le plan professionnel, être présent au présent ne rendrait pas seulement plus heureux mais favoriserait aussi la concentration et par conséquent la productivité des ressources humaines. Pas étonnant donc que GoldmanSachs, Google, Apple ou encore certaines écoles militaires, pour ne prendre que quelques exemples, entraînent d’office leurs employés à la méditation en pleine conscience. Faut-il dès lors à tout prix réduire le vagabondage mental par une pratique assidue de la méditation?

Pour Marjan Sharifi, la réponse est non. «Il est vrai que le vagabondage mental tend à produire des idées négatives, mais il est aussi une source inépuisable de créativité.»

_______

* Self-generated thoughts.

Paru dans Planète Santé magazine N° 28 - Décembre 2017

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