Addiction à Internet: les plus touchés ne sont pas ceux que l’on croit

Dernière mise à jour 10/02/15 | Article
Addiction à Internet: les plus touchés ne sont pas ceux que l’on croit
Deux chercheurs de l’université de Hong Kong ont cherché à connaître la proportion, à travers le monde, des personnes qui ne peuvent plus vivre sans la Toile. Leurs résultats sont surprenants.

C’est une étude de très grande ampleur consacrée à un phénomène en extension: l’addiction à Internet. Elle a porté sur 80 publications couvrant au total 31 régions du monde et près de 90 000 personnes. Menée par MM. Cheng C. et Li AY (Département de psychologie, Université de Hong Kong). cette étude a été récemment publiée dans la revue Cyberpsychology, Behavior and Social Networking1. Elle offre une photographie mondiale assez surprenante de l’utilisation massive et croissante d’Internet avec, à la clef, une association entre l’usage d’Internet et la perception de la qualité de vie par les «surutilisateurs».

Perte de contrôle

Cette forme de dépendance est définie ici comme une impossibilité à contrôler ses impulsions/sensations à l'usage d'Internet. Et ce, au point d’en être victime: conséquences négatives sur son bien-être, sur la poursuite normale de ses activités quotidiennes, sur sa santé et sur ses relations familiales ou professionnelles. Ce trouble (voisin des autres addictions, celles aux produits psychotropes notamment) apparaît de plus en plus largement répandu. Mais il n’est toutefois pas encore spécifiquement référencé dans le célèbre Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). On peut néanmoins la rapprocher de l’addiction au jeu pathologique sur Internet. Un sujet qui fait débat, comme le soulignait déjà, en 2012, le site Santélog.

«L'addiction se distingue de l'usage intensif par une préoccupation intellectuelle constante, une pensée focalisée sur l'idée, devenue un besoin, d'utiliser Internet, explique Laurent Schmitt, professeur de psychiatrie et de psychologie médicale à la faculté de médecine de Toulouse sur le Huffington Post2. Le temps consacré à cette occupation devient trop important, au détriment des études, du travail, de la vie familiale ou d'activités sociales. On parle d'une addiction quand le sujet a tenté de réduire, sans succès, sa présence sur Internet, ou bien lorsque ces tentatives se sont accompagnées d'irritabilité, de mauvaise humeur, de tristesse. Parmi les autres stigmates d'une addiction, figure la tentative de masquer ou de minimiser le temps consacré.»

Crise existentielle

Il existe, selon le Pr Schmitt, des phases d'addiction temporaire de quelques semaines à quelques mois. «On les retrouve souvent chez les adolescents, précise-t-il. Elles expriment un mal-être, une crise existentielle, un besoin de stimulation dans une bulle interne.» Ces phases doivent toutefois être distinguées de l'addiction chronique à Internet. «C’est une addiction abordable, accessible, et anonyme, ajoute le Pr Schmitt. Elle met en jeu les circuits du plaisir et de la récompense du cerveau et une toute petite structure qui fonctionne avec de la dopamine: le noyau accumbens

Les chercheurs de Hong Kong ont travaillé sur le phénomène à l’échelon mondial. Ils ont repris 80 rapports d’études (menées en 1996 et 2012) comprenant 164 échantillons avec une moyenne de 544 participants chacun. Soit, au total, 89 281 participants de 31 pays. L’analyse de toutes ces données leur a permis de situer à 6% la prévalence mondiale de la dépendance à Internet. Mais cette prévalence est très variable selon les pays. Elle varie ainsi entre un minimum de 2,6% en Europe occidentale et un maximum de 10,9% au Moyen-Orient.

Pollution et pauvreté

Les auteurs observent aussi une série de facteurs associés à une prévalence plus élevée de cette dépendance: une perception de moindre satisfaction de la vie en général, une plus grande pollution atmosphérique, des temps de transport plus élevés, un faible revenu national. On peut le dire autrement: ce n’est pas l’accessibilité à Internet qui joue sur la prévalence de l’addiction. Cette dernière apparaît bel et bien comme l’usage récurrent, puis pathologique, d’un outil qui permet de fuir la réalité du monde matériel. A ce titre, elle peut être non pas assimilée mais bien comparée aux Paradis artificiels chers à Charles Baudelaire

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1. Un résumé (en anglais) de cette étude est disponible ici. L’étude complète (payante) de Cyberpsychology, Behavior and Social Networking peut-être obtenue à cette adresse.

2. Le Pr Laurent Schmitt est l’auteur du récent ouvrage «Le bal des ego», publié aux éditions Odile Jacob.

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