Le cabinet du praticien, refuge de la détresse existentielle?

Dernière mise à jour 20/02/13 | Article
Le cabinet du praticien, refuge de la détresse existentielle?
«La médecine n’aurait jamais existé si l’on n’avait pas un jour séparé la maladie du malheur.»
Régis Debray

«Ce que nous savons d’expérience, c’est qu’il n’est pas de vie sans souffrance et qu’à certains moments, la souffrance est plus forte que la vie.

Ce qui nous permettra de ne pas mourir de cette souffrance, c’est de l’exprimer, des pleurs de l’enfant au tableau Le Cri de Munch ou au quintette à corde de Schubert.»

Michel Cornu

Il fixe le sol, son visage est sombre, il tremble, ses mains sont agitées d’un mouvement nerveux répétitif. Il parle peu, d’une voix monocorde et, par moments, je perçois un sanglot contenu. Parfois, rarement, son visage se relève, son regard s’éclaire et brille de fierté quand il parle de son fils aîné qui veut devenir médecin. Puis l’angoisse le reprend, avec le désespoir.

Cela fait douze ans maintenant que Mario vient s’asseoir en face de moi, presque chaque mois, douze ans qu’il essaie d’exprimer sa souffrance, faite de douleur physique, psychique, morale, souffrance jamais entendue, jamais reconnue par son chef ni par son patron, souffrance jamais entendue, jamais reconnue par l’assurance accident. Souffrance jamais entendue, jamais reconnue par les nombreux experts qui l’ont examiné, souffrance qui épuise son épouse et tétanise ses enfants, souffrance que les murs dressés autour de lui par une société ivre de rendement et de performances ont muée en détresse.

Il avait pourtant dit à son chef: «C’est trop dangereux de descendre cette pente avec ma machine, elle ne tiendra pas, trouvons un autre moyen». Mais le chef avait insisté, puis, face à la résistance de Mario, l’avait même menacé. Le temps pressait, le chantier avait déjà pris du retard et le retard coûtait très cher au grand patron. La peur au ventre, malgré sa stature imposante et la force de ses 28 ans, Mario avait fini par obéir. Il s’était engagé dans la pente et le malheur prévisible était arrivé: sa machine avait basculé dans le vide, il avait été éjecté, avait vu la machine l’écraser, avait senti la mort terrible s’abattre sur lui, avait fermé les yeux de terreur. Lorsqu’il les avait rouverts, il avait mis du temps à comprendre qu’il avait miraculeusement échappé au pire, que la machine avait fait un bond par-dessus lui; mais il avait tout de suite senti la douleur profonde dans son dos et la peur d’être paralysé l’avait envahi. Les hommes du chantier étaient penchés sur lui et parmi eux son grand-frère qui vociférait contre le chef. On avait fait venir une ambulance, on l’avait emmené vers le grand hôpital et le chantier avait repris… Jamais, au cours des longues semaines qui avaient suivi l’accident, jamais le chef ni le patron n’avaient pris de ses nouvelles, n’étaient venus lui rendre visite, n’avaient exprimé le moindre regret.

Pendant quelques mois, il avait été sanglé dans un corset. Seule une vertèbre était brisée et il pouvait marcher. Il se plaignait de douleurs lancinantes dans une jambe et dans un bras mais les médecins ne s’occupaient que de sa vertèbre qui guérissait bien. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars terribles mais ça, il n’osait pas en parler. À qui aurait-il pu le faire, d’ailleurs, et dans quelle langue? Pendant toute une année, il avait été suivi dans un service hospitalier ambulatoire où les jeunes médecins se succédaient et lui répétaient que sa vertèbre allait très bien et Mario peinait à faire comprendre qu’il avait mal. Mal au dos, mal au bras, mal à la jambe, mal dans son cœur, mal partout, mais personne ne l’entendait. Peut-être était-ce à cause de la langue…

Au bout d’une année, on lui avait demandé s’il avait un médecin traitant. Lui, un jeune homme jusque-là très jovial et toujours en pleine forme, n’avait jamais eu besoin de médecin. On lui avait suggéré d’en chercher un près de chez lui et c’est alors que j’avais fait sa connaissance. Mario rêvait de retrouver sa place dans le monde du travail, de retrouver sa place de chef de famille, de celui qui nourrit les siens (Kristina, son épouse, Ivan, son fils aîné, et Marko son cadet, né moins d’une année avant l’accident). Mais les démons de l’angoisse et de la douleur avaient été plus forts que son rêve et que sa volonté. Il n’avait pas pu retrouver sa place parmi les hommes qui gagnent leur vie et qui peuvent sortir le samedi la tête haute. Il avait dû continuer à vivre caché, dans la honte, et ses nuits restaient un enfer. L’expert de l’assurance avait dit qu’il était guéri et que sa capacité de travail était complète. Il n’avait donc plus droit à un soutien financier. Ses douleurs, ses terreurs et son désespoir n’avaient rien à voir avec l’accident. D’ailleurs, il n’en avait pas parlé pendant une année, c’était bien la preuve. Il n’avait qu’à travailler comme tout le monde… Et Mario, qui aurait tant voulu et qui n’arrivait pas – tellement les douleurs le torturaient, malgré tous les médicaments – se sentait désespéré, abandonné.

Un autre expert, enfin, avait reconnu que Mario souffrait d’un syndrome de stress post-traumatique très sévère qui, non traité à temps, avait entraîné un état dépressif profond. Mais le désespoir ne fait pas partie des conséquences admises par l’assurance accident, surtout s’il est déclaré une année après. L’expert de l’assurance avait été le plus fort et Mario n’avait pas droit à un sou; et le désespoir empirait.

La femme de Mario, Kristina, additionnait les heures supplémentaires dans le home, lavant les fesses des Suisses et des Suissesses très âgés et bien nourris, mais son salaire ne suffisait pas à nourrir toute la famille, surtout avec tous ces frais de médicaments prescrits à son mari. Et voilà qu’il fallait aller mendier de l’aide au service social du village, une honte de plus. Mario ne sortait plus de chez lui que pour venir chez le médecin, en rasant les murs. Et cette boule au ventre qui ne le quittait plus, qui devenait si forte lorsqu’il s’approchait de la boîte aux lettres et qui se faisait panique lorsqu’il y trouvait une nouvelle missive de l’assurance X ou du service administratif Y. Honte, frustration, désespoir, telle était devenue la vie de Mario. Il était parfois en proie à des crises de colère ou de panique telles que Marko et Ivan, ses deux fils, étaient tétanisés. Marko, le petit, ne parvenait pas à parler, malgré les années qui passaient, et Mario et Kristina avaient fini par apprendre qu’il souffrait d’un important retard de développement d’origine mystérieuse et qu’il faudrait songer à trouver pour lui une institution spécialisée pour enfants handicapés.

Un jour, après quelques années, le désespoir s’était un peu apaisé: l’assurance invalidité avait admis que la souffrance psychique de Mario l’empêchait d’assumer un poste de travail et Mario avait enfin reçu un peu de reconnaissance et de soutien financier. Mais les experts avaient pris grand soin de préciser que cette souffrance psychique n’avait rien à voir avec l’accident dont Mario avait été victime…

Douze ans ont passé, la douleur est toujours là, fidèle, et la honte aussi, terrible, et l’horizon tellement sombre, obstrué de gros nuages.

Kristina a trouvé un nouveau travail, mieux payé. Marko est dans une école spécialisée. Il ne parle presque pas. Quant à Ivan, qui se sentait responsable de sa famille pendant toutes ces années, il a travaillé très fort à l’école et envisage de commencer des études de médecine.

Du fond de sa crevasse dont personne ne peut l’extraire, Mario essaie de dire sa détresse. Mais qui donc intéresse-t-elle encore? Mario s’accroche à la vie. Il a songé mille fois à disparaître; il a regretté mille fois de ne pas être mort sous sa machine, d’être devenu un fardeau pour sa famille, mais il est toujours là. L’écoute de son médecin l’a-t-elle aidé à survivre? Peut-être; son regard aussi, probablement. Mais surtout la tendresse que Kristina n’a cessé de lui témoigner, et celle de ses deux fils, certainement.

J’ai choisi de raconter la détresse de Mario, parmi tant d’autres. J’aurais pu vous narrer celle de Claudine, de Matthias, de Loïc, d’Angèle, de Max, d’Antoine, de Philippe, de Véronique ou de Stéphanie, celle de dizaines et de dizaines d’hommes et de femmes dont la souffrance a tant besoin d’être reconnue et qui souvent se sentent abandonnés, dans une impasse.

Du latin districtia (chose étroite, étroitesse), le mot détresse exprime cette sensation d’impasse serrée, un peu comme doit la ressentir un alpiniste seul, coincé dans une crevasse, ou comme Joseph, jeté par ses frères au fond d’un puits. Après 26 ans de pratique en médecine familiale, j’ai acquis la conviction que la détresse n’est pas une conséquence directe de la souffrance. C’est plutôt la non reconnaissance de cette souffrance par autrui, les murs dressés autour d’elle par l’entourage ou par la société, qui engendrent ce profond désespoir accompagné d’un sentiment d’abandon. Comme l’écrit le philosophe Michel Cornu, cité en exergue, ce qui nous permet de ne pas mourir de la souffrance, c’est de l’exprimer1. Mais tout le monde n’a pas les talents d’Edward Munch pour en faire un tableau magnifique ni ceux de Schubert pour en extraire un quintette à cordes… Peut-être le cabinet du médecin est-il la toile qui permet au cri humain de prendre forme et d’acquérir du sens ou la portée musicale offerte aux noires et aux croches de la détresse humaine pour devenir cette musique poignante qui dit la vie.

Ivan, jeune médecin, lira-t-il un jour ces lignes? Qui sait? Peut-être comprendra-t-il alors pourquoi il a choisi de pratiquer ce noble métier qu’est l’art médical.

1. Cornu Michel, Parole brisée, Editions du Tricorne, 2004, p. 13

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